L’« affaire Albanese » : quand une phrase bidonnée met la diplomatie française dans un embarras trumpien  - Désinformation Diplomatie Fake news Francesca Albanese Israël Manipulation des médias Médias ONU Réseaux sociaux
| 13/02/2026

L’« affaire Albanese » : quand une phrase bidonnée met la diplomatie française dans un embarras trumpien

Image d’illustration © Fotografía oficial de la Presidencia de Colombia|Wikimedia Commons|Public domain

Le mensonge prend l’ascenseur, la vérité se tape l’escalier. « Israël est l’ennemi commun de l’humanité », cette phrase a été attribuée à Francesca Albanese, rapporteure spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens. Sauf que… elle n’a pas dit ça.

Le lièvre viral, la tortue censurée.

  • 7 février 2026 : Francesca Albanese intervient dans un forum à Doha (événement médiatisé, contexte hyper inflammable).
  • À partir du 8 février : une vidéo montée / tronquée circule en ligne, et une phrase « choc » commence à tourner en boucle : Israël serait « l’ennemi commun de l’humanité ».
  • 11 février 2026 : à l’Assemblée nationale, le ministre des Affaires étrangères Jean‑Noël Barrot condamne des propos « outranciers » et annonce que la France demandera sa démission au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU le 23 février 2026. Et là, on bascule d’un bad buzz de réseaux sociaux à un incident politico‑diplomatique.

Phrase virale, et fausse

Plusieurs médias de vérification et articles de presse reprennent le point central : la formule exacte « Israël est l’ennemi commun de l’humanité » ne se retrouve pas telle quelle dans ce qu’elle a dit. Albanese, elle, répète qu’elle parlait non pas d’Israël « en tant que peuple et nation », mais d’un « système » (financier, politique, techno—algorithmes, armes, soutiens) qui rend possibles des crimes et l’impunité. Elle l’a dit et redit publiquement.

Même TF1 (pas franchement un repaire de gauchistes) résume l’idée dans la nuance : la citation qui tourne est inexacte, et le montage donne une lecture biaisée.

En détail, voici la citation exacte (traduite par le HuffPost) :

« Le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ont armé, lui fournissant des excuses politiques, un appui politique, un soutien financier et économique, c’est un défi. Le fait que la plupart des médias dans le monde occidental amplifient le discours pro-apartheid, le narratif génocidaire, c’est un défi. Et en même temps c’est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithmes, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun, et que le respect des libertés fondamentales est la dernière voie pacifique, le dernier outil pacifique dont nous disposons pour recouvrer notre liberté. »

133 mots, 865 caractères. Ce texte est éminemment compliqué, avouons-le derechef. Et cela peut être délicat à aborder pour certaines personnes peu enclines à la lecture, et à la réflexion. Israël est cité en huitième mot. « Ennemi commun », en 108ème mot. Entre les deux, le sujet principal a évolué (en fait, Israël n’a jamais été dans ce texte le sujet principal). Et le sujet principal, au moment crucial de l’« ennemi commun », est celui-ci : le système qui arme, algorithmise, excuse, justifie et oublie, qui annihile finalement les « libertés fondamentales », que « nous » (les peuples) devons recouvrer. Si la formulation de Francesca Albanese aurait pu être (beaucoup) plus simple, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une interview, non écrite, qui ne laisse finalement que peu de place au doute.

Comment une intox fait vriller un ministre

C’est le mécanisme classique, en mode accéléré : une vidéo courte (donc « probante » en apparence car « les images ne mentent pas »), une phrase clivante (donc « partageable »), un contexte où tout le monde est à cran (donc personne ne respire), et ensuite… des responsables politiques reprennent, trop vite, sans vérifier.

Les conséquences : ça dépasse largement « une polémique de bas-étage » (bas-étage, rapport à l’ascenseur, à l’escalier… tu l’as ?)

  • Pour Albanese : discrédit, pressions, étiquette collée au front. Même si la phrase est fausse, elle se retrouve avec un tampon « elle a dit que… » impossible à décoller. Dans ce genre de séquence, la correction fait toujours moins de bruit que l’accusation.
  • Pour la France : une baisse de crédibilité (et pas qu’un peu). Là où ça pique, c’est que la France s’affiche comme pays qui défend le droit, la preuve, la lutte contre la désinformation… et elle se retrouve à monter au créneau sur une citation contestée. Pire : Le Monde indique que les autorités françaises auraient eu conscience que l’accusation reposait sur une vidéo « montée », tout en considérant que « le fond » justifiait de la mettre en cause quand même. Résultat : vu de l’extérieur, ça peut ressembler à un mélange de précipitation et de communication politique, loin des bases diplomatiques. Et à l’international, ce genre de débilité blague laisse des traces : tu veux dénoncer les manipulations des autres ? « Commence par vérifier chez toi. » Tu veux peser dans des enceintes ONU ? Ta parole est dévalorisée. Tu veux jouer l’arbitre « raisonnable » ? On te renvoie tes propres approximations.
  • Pour le débat public : ça rend tout le monde dingue.

Le fond (Gaza, crimes de guerre, antisémitisme, terrorisme, droit international) est déjà explosif. Ajouter une citation fausse, c’est l’assurance de faire monter la haine, brouiller la critique légitime, et transformer le débat public en concours de fake news. Ça, c’est fait.

La morale (en berne) de l’histoire

Tout le monde a le droit de critiquer voire détester ce que dit Albanese, tout le monde peut trouver ses positions outrancières, discutables, partiales. Mais personne n’a le droit de construire une action publique sur une fausse citation. Enfin… bah si, visiblement, on a le droit, mais derrière, il va falloir assumer les conséquences. Quand ce genre d’absurdités vient des États-Unis de Trump, on soupire. Quand ça touche la France de Macron, on s’énerve. Un peu, quand même. Non ?