Le mensonge prend l’ascenseur, la vérité se tape l’escalier. « Israël est l’ennemi commun de l’humanité », cette phrase a été attribuée à Francesca Albanese, rapporteure spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens. Sauf que… elle n’a pas dit ça.
Le lièvre viral, la tortue censurée.
Phrase virale, et fausse
Plusieurs médias de vérification et articles de presse reprennent le point central : la formule exacte « Israël est l’ennemi commun de l’humanité » ne se retrouve pas telle quelle dans ce qu’elle a dit. Albanese, elle, répète qu’elle parlait non pas d’Israël « en tant que peuple et nation », mais d’un « système » (financier, politique, techno—algorithmes, armes, soutiens) qui rend possibles des crimes et l’impunité. Elle l’a dit et redit publiquement.
Même TF1 (pas franchement un repaire de gauchistes) résume l’idée dans la nuance : la citation qui tourne est inexacte, et le montage donne une lecture biaisée.
En détail, voici la citation exacte (traduite par le HuffPost) :
« Le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ont armé, lui fournissant des excuses politiques, un appui politique, un soutien financier et économique, c’est un défi. Le fait que la plupart des médias dans le monde occidental amplifient le discours pro-apartheid, le narratif génocidaire, c’est un défi. Et en même temps c’est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithmes, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun, et que le respect des libertés fondamentales est la dernière voie pacifique, le dernier outil pacifique dont nous disposons pour recouvrer notre liberté. »
133 mots, 865 caractères. Ce texte est éminemment compliqué, avouons-le derechef. Et cela peut être délicat à aborder pour certaines personnes peu enclines à la lecture, et à la réflexion. Israël est cité en huitième mot. « Ennemi commun », en 108ème mot. Entre les deux, le sujet principal a évolué (en fait, Israël n’a jamais été dans ce texte le sujet principal). Et le sujet principal, au moment crucial de l’« ennemi commun », est celui-ci : le système qui arme, algorithmise, excuse, justifie et oublie, qui annihile finalement les « libertés fondamentales », que « nous » (les peuples) devons recouvrer. Si la formulation de Francesca Albanese aurait pu être (beaucoup) plus simple, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une interview, non écrite, qui ne laisse finalement que peu de place au doute.
Comment une intox fait vriller un ministre
C’est le mécanisme classique, en mode accéléré : une vidéo courte (donc « probante » en apparence car « les images ne mentent pas »), une phrase clivante (donc « partageable »), un contexte où tout le monde est à cran (donc personne ne respire), et ensuite… des responsables politiques reprennent, trop vite, sans vérifier.
Les conséquences : ça dépasse largement « une polémique de bas-étage » (bas-étage, rapport à l’ascenseur, à l’escalier… tu l’as ?)
Le fond (Gaza, crimes de guerre, antisémitisme, terrorisme, droit international) est déjà explosif. Ajouter une citation fausse, c’est l’assurance de faire monter la haine, brouiller la critique légitime, et transformer le débat public en concours de fake news. Ça, c’est fait.
La morale (en berne) de l’histoire
Tout le monde a le droit de critiquer voire détester ce que dit Albanese, tout le monde peut trouver ses positions outrancières, discutables, partiales. Mais personne n’a le droit de construire une action publique sur une fausse citation. Enfin… bah si, visiblement, on a le droit, mais derrière, il va falloir assumer les conséquences. Quand ce genre d’absurdités vient des États-Unis de Trump, on soupire. Quand ça touche la France de Macron, on s’énerve. Un peu, quand même. Non ?