La Justice prévoit la libération de dizaines de criminels en 2026, faute de moyens  - Justice Ministère de la Justice Narcotrafic Prison Viol Violences sexuelles
| 19/01/2026

La Justice prévoit la libération de dizaines de criminels en 2026, faute de moyens

Image d’illustration © Pavel Danilyuk|Pexels|Pexels

En 2026, plusieurs juridictions françaises, confrontées à un engorgement sans précédent, s’apprêtent à remettre en liberté des accusés dangereux placés en détention provisoire, non pas parce qu’ils ont été jugés ou innocentés, mais faute de pouvoir être jugés dans les délais légaux fixés par la loi.

Et donc. Le 9 janvier 2026, lors des audiences solennelles de rentrée, plusieurs chefs de juridiction ont publiquement tiré la sonnette d’alarme, en présence du ministre de la Justice, Gérald Darmanin. (actuistres.fr, lefigaro.fr, leparisien.fr)

Quand le sablier judiciaire fait sauter les verrous.

Franck Rastoul, procureur général près la cour d’appel d’Aix-en-Provence, a livré un constat d’une gravité inédite : « Le pire, nous y sommes […] et la situation s’aggrave de jour en jour, ce sont 19 accusés criminels [ndlr : uniquement à Aix] qui devront être remis en liberté en 2026, faute de pouvoir être jugés dans les délais légaux de détention ». « Nous coulons ». Il évoque des délais atteignant 75 mois pour juger un viol, et décrit un système submergé par la gestion des dossiers criminels dans les Bouches-du-Rhône.

Jacques Boulard, président de la cour d’appel de Paris, a quant à lui présenté des chiffres accablants : « Les dossiers de criminalité organisée – qui occuperont déjà 18 sessions et 61 semaines d’audience en 2026 – rejoindront les 925 dossiers criminels en attente de jugement », soit une hausse de 36 % en un an et un doublement en cinq ans. Il alerte sur une « véritable submersion » de la justice criminelle parisienne.

Marie-Suzanne Le Quéau, première présidente de la cour d’appel de Paris, a exprimé son « inquiétude » face à la remise en liberté « inéluctable » d’accusés incarcérés dont les dossiers dépassent les délais de détention provisoire. D’autres magistrats, comme Éric Corbaux, procureur général près la cour d’appel de Bordeaux et vice-président de la Conférence nationale des procureurs généraux, confirment que parmi ces 19 cas à Aix, il s’agit « essentiellement de violeurs », des profils « dangereux », et que le problème est national.

Julie Couturier, présidente du Conseil national des barreaux, illustre l’ampleur du blocage en citant l’affaire Mohamed Amra, impliquant une cinquantaine de prévenus, sans même de salle d’audience pour organiser le procès. La dèche.

Tous convergent vers la même conclusion : sans réforme structurelle, la justice criminelle ne peut plus absorber sa charge. Parmi les pistes évoquées figurent notamment les procédures accélérées, telles que la peine plaidée pour les accusés reconnaissant leur culpabilité. Gérald Darmanin, ministre de la Justice, reconnaît les faits : « Ils ont raison. Je porte cette alerte avec eux », et annonce un plan d’urgence pour diviser par deux le stock de dossiers via le projet de loi « SURE » et de nouvelles prisons sécurisées.

Des dossiers plus nombreux et plus complexes

Contrairement à certaines idées reçues, aucune explosion générale de la délinquance n’est démontrée à ce stade. Les indicateurs disponibles suggèrent même une relative continuité dans la baisse pour la plupart des infractions. En revanche, la criminalité lourde connaît une évolution préoccupante. Les premiers chiffres non consolidés indiquent une nette hausse depuis 2020, principalement liée aux violences sexuelles et au narcotrafic. Or… une affaire de narcotrafic impliquant des dizaines de mis en cause exige des années d’enquête et des semaines d’audience, bien davantage qu’un dossier criminel « classique » (vol à main armée, par exemple). En criminologie, les chiffres définitifs n’apparaissent qu’au moment du jugement — des années plus tard. Qui vivra verra. (observationsociete.fr, afp.com, osons causer)

Si la justice n’a pas de prix, elle a un coût

L’autre explication est budgétaire, et ancienne, et (très) efficace. Nous en parlions déjà en 2010, la Justice est sous-dotée depuis un bon moment. Ça ne nous rajeunit pas. En 2024, la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ), Conseil de l’Europe (47 États étudiés, dont les 27 de l’UE), a mis à jour ses tableaux à partir des données 2022 (mise à jour tous les 2 ans) : coe.int, coe.int, tableau.com, tableau.com.

  • Budget par habitant : avec 77,2€, la France se situe légèrement au‑dessus de la médiane, mais nettement en dessous des pays comparables d’Europe occidentale, notamment l’Allemagne et la Belgique.
  • En pourcentage du PIB, indicateur prenant mieux en compte l’indice des prix, la France est à 0,20%, classée autour de la 34ème place sur 40 pays étudiés.
  • En nombre de personnels de justice (hors juges et procureurs : greffiers, assistants, secrétaires) : 37,3 agents / 100 000 hab. 38ème sur 44.
  • En nombre de juges pour 100 000 habitants, la France compte deux fois moins de juges que la moyenne européenne, à la 38ème place sur 44.
  • En nombre de procureurs pour 100 000 habitants, on touche le fond : avec ses 3,2 procureurs, la France est au quart de la moyenne européenne et se classe royalement… 43ème sur les 44 pays étudiés.

On a ce qu’on mérite ?

La perspective de libérations de criminels en 2026 n’est ni un accident, ni une fatalité juridique. Elle est la conséquence directe et mesurable de choix budgétaires et structurels historiques, actés et documentés.