Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombait. Vingt ans plus tard, c’est un autre mur qui s’effondre. Celui du compte Facebook de Nicolas Sarkozy. Et malgré l’impressionnant dispositif de sauvetage déployé pour retrouver le corps, nous sommes toujours sans nouvelle de l’avatar du président.
« Internet, c’est vraiment n’importe quoi ! » entend-on régulièrement dans la bouche des représentants UMP. La preuve : n’importe qui peut s’y vanter d’avoir participé à l’abattage du mur de la honte, à coup de marteau (mais sans faucille). Un certain Nicolas Sarkozy vient en effet de se faire mincer en flagrant délire de mythomanite aigüe, ou d’Alzheimer avancé, au choix. Oups…
Pas le choix dans la date
L’histoire est parfaitement résumée par Nabil Wakim sur le site des décodeurs du Monde, ceux-là même qui ont mis le dernier coup de tractopelle dans la version officielle. Dimanche à 13h44, Nico uploade une tof’ sur son Facebook rien qu’à lui, sur laquelle on peut l’admirer marteau en main burinant la muraille berlinoise. En commentaire, on peut lire ceci : « J’étais alors secrétaire général adjoint du RPR. Le 9 novembre au matin, nous nous intéressons aux informations qui arrivent de Berlin, et semblent annoncer du changement dans la capitale divisée de l’Allemagne. Nous décidons de quitter Paris avec Alain Juppé pour participer à l’événement qui se profile ».
Mais dès 20h, l’opposant-journaliste de Libé, Alain Auffray, lance la fronde en affirmant que l’histoire contée « ne tient pas debout ». Lundi matin, l’Elysée riposte aussi sec : « Ce qui a été relaté est la stricte vérité ». S’en suite une longue estocade entre démolisseurs de murs, de Berlin à Facebook…
Juppé : j’y pense et puis j’oublie…
Alain Juppé est le premier à arriver sur les lieux du drame. Dès le lundi matin, il tente comme il peut d’étayer l’édifice qui menace de s’effondrer. Il confirme timidement la date… qu’il avait pourtant fixée au 16 novembre dans deux de ses bouquins. Mais, terrassé par le poids du rempart, bien que restant droit dans ses bottes, il lâche vite l’affaire : « je ne me souviens plus exactement » de la date. Abracadabra : en quelques minutes, un article de son blog est réécrit et une vidéo est remplacée. Les nouvelles versions ne mentionnent plus de date. Un Ctrl+Z, et ça repart… Surtout, Le Figaro a retrouvé dans ses archives la présence de l’ancien premier ministre à la commémoration du 19e anniversaire de la mort du général de Gaulle, le même jour. Mais aucune info sur ses pérégrinations berlinoises. Bizarre…
Vient ensuite François Fillon. Le pompier en chef tente de recoller les morceaux de parpaings. Il assure s’être rendu à Berlin à le 7 novembre et y être resté au moins jusqu’au 10. Il aurait ainsi croisé Nicolas Sarkozy le 9 au soir, pioche à la main au pied du mur. Sauf que Libération a méchamment ébréché cette nouvelle version, à grands coups de canif, documents à l’appui : le 8 novembre, François Fillon est intervenu au perchoir de l’Assemblée nationale (à Paris, donc). Autre problème, l’actuel premier ministre invoque la présence du journaliste-ami Ulysse Gosset, avec qui il aurait croisé la fourchette le soir du jour J. Lequel assure formellement que ce 9 novembre, il était en Russie.
Juppé, Fillon et Sarkozy sont dans un bateau. Enfin dans un train, ou un avion, peut-être.
Le tour à Philippe Martel, alors directeur de cabinet de Juppé, de tenter de repousser les hordes d’assaillants. L’ancien chargé des relations internationales au RPR insiste : c’est lui qui a tout organisé et qui a pris la photo. Sur la foi d’informations locales, ils sont partis en urgence dans un avion privé, le 9 dans l’après-midi. Fin de l’histoire… enfin presque car quelques minutes plus tard Jean-Jacques de Peretti, ancien ministre de l’Outre-Mer l’affirme haut et fort, c’était en train qu’ils ont pris le large, mais Martel maintient sa version. Le diable se cache dans les détails…
Et encore un peu plus tard, Berlin l’enchanteur frappe à nouveau. Philippe Martel convainc Rue89 d’appeler Paul Clave, alors représentant des Français de Berlin à l’Assemblée des Français de l’étranger. Pour ce démineur de la dernière chance, c’est le 10 qu’a été prise la photo mais il ne se souvient plus d’Alain Juppé. Et il se rappelle parfaitement avoir lui-même pris le cliché. Las, Martel martelle pour la nième fois que c’était bien le 9, et que le véritable auteur de la photo, bah, c’est lui. Problème : les décodeurs ont retrouvé une dépêche AFP narrant ce voyage… le 16 novembre ! Et Peretti d’affirmer qu’il ne s’est rendu qu’une seule fois à Berlin : « si l’AFP dit que c’était le 16, c’est que ça doit être vrai ». La vérité si je mens…
« Je crois systématiquement le président de la République »
« Peu importe » la date, a martelé le porte-parole du gouvernement, Luc Châtel pour qui cette « polémique [est] assez dérisoire ». Et Kouchner de conclure, tel un Bulldozer ce matin sur France Inter : « je crois systématiquement le président de la République ». C’est beau l’amour… D’un côté, une enquête et des recherches (un peu bordélique, certes). De l’autre, des déclarations contradictoires qui changent au gré des vents. Ne dit-on pas que la particularité des grands évènements, c’est qu’on se rappelle parfaitement ce qu’on faisait lors de leur annonce ?… Et vous, où étiez-vous lorsque le mur de Berlin est tombé ? Sur la Lune en train de vous faire vacciner avec Lance Armstrong ?
Sarkozy, simple blogueur…
L’amusant dans cette histoire, c’est que pour un simple billet d’autopromotion posté sur Facebook, Nicolas Sarkozy et ses sbires se sont accordés le droit de réécrire l’histoire à leur sauce, sans vérifier la cohérence de leurs propos. Et pour se défendre, ils ont engagé la crédibilité de l’Etat… enfin, de ses représentants. Diffusion de fausses informations, faux témoignages… tous « coupables » ! On attend avec impatience la plaidoirie de Maître Frédéric Lefebvre, défenseur des veuves et des orphelins (du Net). Bref, l’histoire se rappellera (enfin espérons-le) de ce magnanime discours sarkozyen appelant à « abattre les murs, qui à travers le monde, divisent encore des peuples ». Cotisons-nous et envoyons un maximum de marteaux à l’Elysée. Car des Etats-Unis à Israël, en passant par Ceuta et Belfast… il y a du boulot !
Reste à savoir pourquoi TF1 a aveuglément suivi la version officielle, et, surtout, pourquoi David Pujadas sur France 2 a dans un premier temps annoncé, en début de JT, un reportage sur la « polémique »… qui n’a finalement pas été diffusé. A se taper la tête contre les murs !
A suivre, le prochain épisode : Sarkozy et son tournevis devant la grande muraille de Chine. En exclu sur Twitter.
Mise à jour 17h00 : ajout des deux vidéos suivantes.