Vie privée : plus la surveillance s'installe, plus la démocratie s'effrite  - Démocratie Données personnelles Droits de l'Homme Droits humains État policier Libertés individuelles Surveillance Vidéosurveillance Vie privée
| 02/03/2026

Vie privée : plus la surveillance s'installe, plus la démocratie s'effrite

Image d’illustration © allvar|Unsplash|Unsplash

Imaginez des caméras dans chaque pièce de votre logement. Agiriez‑vous comme si de rien n’était ? La surveillance ne détruit pas la liberté d’un coup : elle la transforme, elle la lisse, elle l’affaiblit.

Commençons par le commencement : pourquoi la vie privée est essentielle à l’être humain… et à la démocratie.

Est-il besoin de préciser que la surveillance modifie les comportements ? Pas sûr, mais quand même : imaginez que demain, on installe des caméras dans toutes les pièces de votre logement, avec des personnes derrière qui vous épient. Agiriez-vous comme d’habitude ? Bien sûr que non. Les études le montrent : quand on se sait observé, on s’ajuste, on se retient, on se conforme, on se lisse. Et qui dit modification de comportement naturel dit perte de liberté : liberté d’action, liberté d’expression, liberté de pensée même. Bref, on s’auto-censure. (wikipedia.org, arxiv.org, academic.oup.com, ijoc.org, yorku.ca)

Et c’est là que ça coince. Une démocratie, ce n’est pas juste un rituel électoral. C’est pouvoir penser, douter, critiquer, tester des idées en toute sécurité. La vie privée, c’est cet espace où l’on peut être soi, expérimenter, se tromper, changer d’avis — sans que chaque geste soit épié, enregistré et puisse être (éventuellement) retenu contre vous un peu plus tard. Quand le regard devient permanent, la liberté ne s’effondre pas d’un coup : elle s’effrite. On parle un peu moins fort. On lit un peu moins librement. Et une démocratie où l’on ose moins est une démocratie qui respire moins.

Liberté, égalité, traçabilité

La protection de la vie privée n’est pas née avec internet : elle prend racine dès la fin du XIXᵉ siècle, quand deux juristes américains, Samuel Warren et Louis Brandeis, publient en 1890 un article fondateur définissant le droit à l’intimité (« right to be let alone »). Après les constatations de dérives massives de régimes totalitaires, la vie privée entre dans les grands textes : Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH 1948, art. 12), Convention européenne des droits de l’homme (CEDL 1950, art. 8), puis en France la protection de la vie privée est consacrée par le Code civil et renforcée par la loi « Informatique et Libertés » de 1978. L’idée est simple : sans espace personnel protégé – correspondances, domicile, données, intimité – il n’y a ni liberté d’expression réelle, ni autonomie, ni démocratie saine. Inscrire la vie privée dans les textes fondamentaux, c’est poser une ligne rouge face à l’État comme face aux acteurs privés : ta vie ne doit pas devenir un dossier en libre accès.

Comploter ne se fait pas au grand jour

De Montesquieu à Locke, les théoriciens de la démocratie ont tous posé le même axiome : toute personne dotée de pouvoir cherchera tôt ou tard à l’accroître au détriment des autres. D’où la nécessité d’installer des contre-pouvoirs puissants, et, in fine, du droit fondamental de « résistance à l’oppression » (art. 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789). « Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux‑mêmes » affirme aussi l’art. 1 commun aux deux Pactes internationaux de 1966 (PIDCP et PIDESC). Et un affaiblissement de la protection de la vie privée réduirait nettement ce droit de résistance, et favoriserait l’installation de régimes totalitaires.

Simple question, pendant que j’y pense : si vous vous saviez surveillés 24/7, seriez-vous en train de lire cet article ?

Et donc… Quels sont les risques pour la protection de la vie privée, actuellement ?

La réponse est simple, et unique : la surveillance, qu’elle soit étatique ou privée. Ces deux surveillances se font de plus en plus pressantes, ne serait-ce que parce que les données personnelles stockées sont de plus en plus nombreuses, et sensibles : reconnaissance faciale, données biométriques, objets connectés, informations médicales, vidéosurveillance… autant de données qui n’étaient pas numérisées il y a 20 ans. Et quand elles l’étaient, leur stockage était diffus, éparpillé. Désormais, le sens de modernité va vers une accumulation croissante de données, toujours plus nombreuses et centralisées.

Une donnée personnelle est une information qui permet, seule ou en complément d’autres, d’identifier une personne ou de caractériser une personne identifiable. Cela peut être évident : un nom, une adresse, une photo ou une adresse email permettent de vous identifier. Mais cela peut aussi être plus subtil : un identifiant de téléphone, des données de localisation, ou un historique de santé ou d’achats permettent de vous profiler de façon individuelle. Même si votre identité n’est pas explicitement connue à cet instant, on considère qu’elle est « retrouvable », et c’est pour cela que ces données sont considérées comme personnelles.

Le changement de société

Ce qui change actuellement dans notre société, ce n’est pas seulement la croissance continue des quantités de données. C’est leur sensibilité, leur interopérabilité, leur concentration et leur exploitabilité automatisée. La révolution qui vient est bien évidemment liée à l’intelligence artificielle. Car qui dit grosses quantités de données, dit nécessité d’avoir la capacité de les traiter. Hier, surveiller demandait des moyens humains et informatiques considérables, souvent prohibitifs voire simplement impossibles. Aujourd’hui, surveiller peut être industrialisé. Et lorsque la surveillance devient une infrastructure technique permanente – et non plus une pratique exceptionnelle – la question n’est plus de savoir si elle modifie l’équilibre démocratique, mais à quelle vitesse, et quels sont les dangers.

Pour nous rendre compte de la facilité de l’exercice d’identification/caractérisation, voici quelques études / enquêtes :

  • 4 points de géolocalisation suffisent à identifier 95 % des 1,5 million individus dans une base anonymisée de déplacements mobiles : nos trajets sont une signature unique. (nature.com)
  • 4 utilisations de carte bancaire (date + lieu) suffisent à identifier 90% des personnes dans un jeu de données anonymisé. (science.org)
  • Des données publiques d’une appli d’activité sportive, on a déduit l’emplacement de bases militaires secrètes via les parcours partagés par les soldats (techcrunch.com).
  • Le scandale cambridge Analytica a révélé une exploitation massive de données Facebook pour profiler des électeurs et les influencer. (theguardian.com)
  • Des enquêtes ont montré qu’il est possible d’acheter des données de localisation issues d’applications mobiles et de suivre des individus précis (visites de cliniques, lieux de culte, domiciles, etc.). (thelowdownblog.com)
  • Des journalistes ont révélé qu’une entreprise avait aspiré des milliards de photos publiques (réseaux sociaux) pour créer un moteur de reconnaissance faciale. (nytimes.com)
  • Des chercheurs ont montré qu’on pouvait retrouver des individus dans des bases ADN anonymisées en utilisant des bases généalogiques publiques. (science.org)
  • Aux États‑Unis, des bases privées et payantes de lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation ont permis de retracer les déplacements des véhicules sur plusieurs mois. (aclu.org)
  • Likes Facebook : une étude a montré que quelques dizaines de likes suffisent à prédire orientation politique, religion ou orientation sexuelle. (pnas.org)
  • Et puis, ces journalistes du Monde qui ont acheté une base de données publicitaires commerciales, et qui ont pu identifier le domicile et les habitudes de dizaines d’agents français travaillant dans des services sensibles (renseignement, GIGN, bases nucléaires, protection présidentielle). (lemonde.fr)

Cette dernière enquête est bluffante (voir la vidéo ci-dessous). Le jeu de données contient potentiellement des milliards de lignes, et concerne d’énormes quantités de personnes, avec un détail incroyable : quelles pages consultées, quelles applis utilisées, pour quelles fonctionnalités, localisations, identifiants uniques… Et tout ça, sans aucun moyen pour les utilisateurs de s’en extirper.

Pour faire simple, dès aujourd’hui, avec des données facilement accessibles, on peut déjà faire énormément : identifier, localiser, caractériser. Et donc, le danger devient plus clair : plus les bases de données seront inter-connectables, plus la surveillance sera aisée, rapide et « efficace ». « Vas-y Chatty, trouve-moi les 1000 personnes les mieux placées pour empêcher mon élection, identifie-les et localise-les ». Oups… désolé, c’est mon toc complotiste qui reprend le dessus (promis, je me soigne !).

Vous me rétorquerez que ces bases de données ne sont actuellement pas connectées en temps réel à des algorithmes de pure surveillance. Peut-être, oui. Mais…

  • plein de petites surveillances (même commerciales) restent des surveillances, et donc un rapetissement de l’espace « vie privée ».
  • à votre avis, combien d’ingénieurs travaillent à automatiser tout ça de par le monde ? Certainement beaucoup, beaucoup, et pas que dans les dictatures…
  • que nous réserve l’avenir, quand on nous promet une vérification d’identité pour accéder aux réseaux sociaux ? Quand les états cherchent régulièrement à imposer des backdoors dans des applis de communication (#ChatControl), quand la vidéosurveillance algorithmique est en voie de généralisation ? Quand l’Europe a décidé de « donner » les données biométriques de millions d’Européens ?

La question n’est plus « est‑ce que cela arrivera ? » La question est : quelles limites voulons‑nous poser avant que cela devienne notre quotidien ? Des garde-fous existent : CNIL notamment… Mais ils semblent un tantinet dépassés, et les recours sont complexes. Il faut surtout garder l’œil ouvert. Des solutions existent pour limiter les risques liés à vos données personnelles sur Internet : VPN, navigateurs sécurisés (Brave par exemple). Mais le sujet est bien plus vaste. Et non évocable en un seul article. La suite à suivre (avec alertes et actions possibles) sur Les Mots Ont Un Sens

Une précision utile : quand vous naviguez sur LMOUS, vous êtes en sécurité. La seule donnée que nous stockons, et si vous décidez de l’autoriser, sur nos serveurs hébergés en France est : votre IP anonymisée (donc peu utilisable). Aucune donnée n’est refourguée en loucedé, et moi vivant, ça ne sera jamais le cas.

Question naïve : laisseriez-vous votre journal intime accessible publiquement sur internet ?

Notre newsletter : gratuite, même par mauvais temps. On envoie quand on y pense…