Au Canada, l’« aide à mourir » devient le symptôme d’un pays qui déraille (MAID)  - Aide à mourir Canada Décès Medical Assistance In Dying (MAID) Mort Mortalité Santé Santé mentale Santé publique Suicide
| 09/03/2026

Au Canada, l’« aide à mourir » devient le symptôme d’un pays qui déraille (MAID)

Image d’illustration © Gül Işık|Pexels|Pexels

Quand un suicide assisté s’obtient en quelques heures mais qu’une demande de logement prend des années, quelque chose cloche. Le débat canadien sur l’euthanasie révèle un malaise bien plus profond.

Au début, c’était l’exception

Sur le papier, tout semblait clair. En 2016, le Canada légalise l’aide médicale à mourir, la fameuse Medical Assistance In Dying (MAID). L’idée est alors simple et pleine de bon sens : permettre à des adultes en fin de vie, atteints de pathologies graves et incurables, de choisir une mort encadrée, dans des cas extrêmes, avec des garde-fous stricts. Le discours est calibré : compassion, dignité, autonomie, ultime recours. Bref, une réponse tragique à des souffrances tragiques : tout ce qu’il y a de plus humain.

Et le verrou a sauté… puis la porte

Sauf que la promesse initiale n’a pas tenu longtemps. Le cadre a vite été élargi, assoupli, pour finir presque banalisé. Le tournant majeur survient en 2021 avec l’adoption de la loi C‑7. C’est à ce moment‑là que saute le verrou central : il n’est désormais plus nécessaire que la mort naturelle soit « raisonnablement prévisible ». En clair, la MAID n’est plus réservée aux mourants. Des personnes souffrant lourdement deviennent elles aussi admissibles. On supprime aussi les délais de réflexion dans plusieurs cas et on simplifie l’admission. Et ce n’est pas fini. À compter du 17 mars 2027, il est prévu que la « maladie mentale » puisse à son tour ouvrir l’accès à la MAID. Une dépression nerveuse suffira. Et des parlementaires ont déjà ouvert la voie à l’agrément des « mineurs matures », jugés capables de consentir à leur propre mort. On n’arrête plus le progrès. (canada.justice.gc.ca, justice.canada.ca)

Le progrès qui supprime les patients

Le nombre de décès par MAID n’a cessé d’augmenter : 5 400 en 2019, 7 400 en 2020, 10 000 en 2021, 13 200 en 2022, 15 300 en 2023 et 16 500 en 2024. Au total, 76 475 décès ont été officiellement recensés entre 2016 et 2024. Ces chiffres bousculent fortement le récit initial. Si la tendance se maintient, la barre symbolique des 100 000 morts cumulés pourrait être franchie autour du dixième anniversaire du programme, en juin 2026. La trajectoire donne le vertige : aujourd’hui, environ un décès sur vingt relève de la MAID. (nypost.com)

Quand la misère entre dans le protocole

Plusieurs cas très médiatisés ont mis en lumière le rôle que peuvent jouer la pauvreté, l’isolement ou l’absence de logement adapté dans la décision de demander la MAID. L’affaire de Sophia, à Toronto en 2022, a particulièrement choqué l’opinion, bien au‑delà du Canada. Âgée de 51 ans, elle souffrait de multiples sensibilités chimiques et vivait dans un logement incompatible avec son état de santé. Des médecins avaient demandé qu’on l’aide à trouver un habitat adapté. L’aide n’est jamais venue. La MAID, elle, a répondu. Difficile d’illustrer plus crûment l’inversion des priorités. (wikipedia.org)

Le consentement à moitié assommé

Il y a aussi le cas de Mme B : cette octogénaire, sortie d’une chirurgie lourde, avait posé une demande de MAID, avant de la rétracter pour raisons personnelles et religieuses, privilégiant finalement les soins palliatifs ; aucune place en hôpital dispo, sa volte-face a été ignorée, son mari en burn-out a lâché prise, et elle a finalement été euthanasiée contre son choix. Monsieur C, lui, avait perdu la capacité de communiquer, enchaînant les crises délirantes ; un praticien l’a pourtant réveillé vigoureusement pour lui extirper un dernier « yes », validant ainsi la case à cocher du « consentement final ». Quant à Kiano Vafaeian, 26 ans, diabétique, malvoyant, épisodiquement dépressif, non atteint de maladie incurable, il a d’abord été refusé en Ontario… puis approuvé en Colombie-Britannique. Ses parents et ses proches n’ont été informés de son décès (et de la procédure MAID) que plusieurs jours plus tard. Ce dernier cas a relancé l’idée d’un véritable shopping du suicide assisté. (nypost.com, journals.sagepub.com, dailymail.co.uk, canadianaffairs.news)

Le service public du suicide

Le rapport 2024 du comité ontarien signale des dizaines de cas où l’évaluation et la mise à mort ont eu lieu le même jour ou le lendemain ; en 2023, il recense 65 cas d’euthanasie réalisés dans la journée de l’admission et 154 le jour suivant. C’est ce cadre qui a fait émerger les dossiers de Mme B et Monsieur C. D’autres rapports ont fait apparaître des situations où la peur de devenir sans-abri, la précarité matérielle ou l’isolement social figuraient parmi les éléments ayant motivé les décès. (apnews.com)

Les défenseurs du système invoquent toujours les mêmes mots : liberté, consentement, dignité. Personne n’oblige personne. Mais dans la réalité, cette « liberté » s’exerce souvent dans un contexte de dépendance, de douleur, de solitude, de fatigue psychique, de précarité ou d’abandon social. Et c’est là que le discours du « libre choix » commence à sentir l’arnaque. Plusieurs mois, voire années, pour obtenir une aide médicale ou sociale, sous réserve d’y arriver (pas sûr). Quelques heures pour obtenir un suicide assisté. Avec un délai de réflexion/rétractation réduit à zéro (un abonnement Netflix, c’est 14 jours pour info). Tout est dit.

On aura fini par rendre l’aide à mourir aussi (ou plus) naturelle que la solidarité, et bien plus accessible ! Quand une nation devient plus efficace pour encourager la mort que pour garantir le minimum vital, on ne parle plus de progrès. C’est un échec total : social, moral, politique.

Le monde d’après s’annonce radieux… Mais Outre-Atlantique, de plus en plus de voix s’élèvent contre ces injustices, remontant le problème jusqu’à l’ONU, qui a formulé moult critiques. Quelques initiatives : inclusioncanada.ca, epcc.ca. Et les évolutions législatives semblent remises en cause par la grogne populaire. À suivre.

Notre newsletter : gratuite, même par mauvais temps. On envoie quand on y pense…

Cet article est publié sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0. Détails ici.
Exemple de crédit à insérer sous la republication (prêt à copier/coller) :
Article original publié sur Les mots ont un sens.
Auteur : Napakatbra / LMOUS.
Article sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0.