C’est une histoire qu’on ne raconte plus. Une catastrophe écologique et sociale majeure, de très grande ampleur, provoquée à 100 % par l’homme et ses pratiques agricoles. Pas une météorite. Pas un volcan. Juste des charrues, des tracteurs… et beaucoup trop de confiance.
Originellement, les Grandes Plaines formaient un écosystème discret mais redoutablement efficace. Peu d’arbres, pas de forêts, mais des herbes natives aux racines profondes capables de tenir la terre malgré le vent constant. Un système aussi étonnant qu’unique, étiré du Canada au Texas sur plusieurs centaines de kilomètres de large. Le climat y était rude mais connu : alternance de sécheresses et de pluies abondantes. La terre savait encaisser, tant qu’on la laissait faire.
Le système fonctionnait, donc on l’a changé
À la fin du 19ème siècle, l’agriculture s’installe, cahin-caha, au gré du climat et des aléas du marché. Puis tout s’accélère. La demande mondiale en blé explose, le climat est propice et les récoltes sont bonnes. Des villes entières sortent de terre. Après la Première Guerre mondiale, la mécanisation fait son petit effet : on laboure plus vite, plus profond, plus large. On étend les cultures et on retourne aussi souvent que possible cette prairie géante. Le discours dominant est simple, mystique : « the rain follows the plow ». Labourez, la pluie suivra. Les dollars tombent du ciel. C’est le paradis sur terre.
Qui laboure au vent récolte la poussière
Problème : quelques années plus tard, la nature se rebelle, brutalement : le terme « Dust Bowl » est popularisé en 1935 par Robert Geiger, un journaliste de l’Associated Press horrifié par des tempêtes de poussière d’une violence inédite. On ne parle pas de quelques millimètres à épousseter sur la commode du salon, mais de nuages de terre monstrueux qui engloutissent tout, infiltrent tout, y compris les bronches. De 7 000 à 10 000 morts (aucun bilan consolidé établi), et une région entière mutilée.
Sols nus, sols foutus ! (© Konrad Schreiber)
Dans cette région, les vents caressent les sols en permanence. Sans violence, sans tempête ni tornade. Juste un souffle soutenu et continu. Et puis l’homme débarque et laboure, supprimant la couverture végétale et laissant les sols nus en proie à la brise. Combinez à cela quelques épisodes de sécheresse (1930, 1934, 1936, 1939–40), et la couche arable devient friable, poudreuse. Sans les herbes natives pour fixer le sol, les vents arrachent la terre et l’emportent, dressant de véritables murs de poussière. Point d’orgue : le « Black Sunday » du 14 avril 1935, un front de terre poudreuse avale la lumière en plein après-midi, la visibilité tombe à zéro dans les zones les plus touchées. Ambiance d’apocalypse, c’est l’enfer sur terre.
Résultat : suffocations, maladies chroniques, récoltes détruites, fermes en faillite, expulsions, désertification locale… des communautés entières basculent dans l’urgence. Les gens se voient dans l’obligation d’émigrer, souvent vers l’Ouest. On parle de millions de départs des Plaines dans les années 1930. Le Dust Bowl devient une immense machine à images : l’État fédéral et les journaux de l’époque documentent la crise, ce qui laisse des dizaines de milliers de clichés devenus iconiques. Cette tragédie a aussi marqué la culture populaire : John Steinbeck en a fait un roman majeur, Les Raisins de la colère (1939), en suivant une famille de fermiers chassés de leurs terres qui prend la route vers la Californie.
Le bon sens, un peu tard
La poussière ne s’arrêtant pas aux frontières des Plaines, elle atteint Washington, New York, et finit par forcer la réaction politique. Le Soil Conservation Act est signé le 27 avril 1935. Il reconnaît que la dégradation et l’assèchement des sols sont « une menace pour le bien-être national ». Le Soil Conservation Service (SCS) est affecté à la mission de protection des sols. Sous l’autorité de Hugh Hammond Bennett, considéré comme le « père de la conservation des sols », les solutions mises en place relèvent du bon sens : réduire ou arrêter le labour (selon les sols), planter massivement des arbres brise-vent, cultiver en bandes, suivre les courbes de niveau, réintroduire des prairies. Environ deux cents millions d’arbres seront plantés. Au début des années 1940, les sols tiennent à nouveau. Pas de miracle. Juste une correction tardive d’erreurs humaines. Et les sécheresses suivantes passeront presque inaperçues.
Cette histoire devrait être enseignée partout, tout le temps. En agriculture, en agronomie, dans les écoles et les administrations. Pourtant, on fait souvent comme si elle n’avait jamais existé. En France, en tout cas, le silence est total. Comme si retourner des sols nus, en climat venteux ou sec, n’avait jamais posé problème.
Désertifier et affamer les sols pour nourrir le monde n’a jamais été une bonne idée.
Pour info, un article « inverse » est à venir, sur le thème : comment restaurer un désert et le transformer en terre vivante et fertile. Preuves à l’appui.
En vidéos, sur ce sujet passionnant, vous avez un 4x 52mn d’Arte. C’est abusé. Même si le premier épisode est vraiment très intéressant. Un 1x 52mn aurait juste été parfait. Tant pis. Deux documentaires EN de Ken Burns (2x 120mn). Abusé aussi. Et celui-ci de 22mn qui est très efficace ! Mais un peu court ^^
Quelques sources en vrac, pour aller plus loin :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Dust_Bowl
https://drought.unl.edu/DustBowl
https://www.kansashistory.gov/kansapedia/dust-bowl/12040
https://www.nrcs.usda.gov/about/history/brief-history-nrcs
https://www.nber.org/papers/w22108
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30219167/
https://www.pbs.org/wgbh/americanexperience/features/surviving-the-dust-bowl-mass-exodus-plains