À Roatán, île hondurienne paradisiaque, le projet Próspera promet la ville parfaite… pour les milliardaires. Adieu démocratie, adieu justice : vive l’oligarchie officielle et le droit privé ! Quand une entreprise privée grignote l’État pour le remplacer…
Tout commence avec le coup d’État de 2009. L’armée et l’oligarchie économique nationale, avec le soutien des États-Unis, renversent le président démocratiquement élu Manuel Zelaya et le remplacent par Roberto Micheletti, issu du Parti national (droite dure). Dès lors, les gouvernements qui se succèdent enchaînent les mesures néolibérales. En 2011, le gouvernement fait adopter la loi sur les Régions spéciales de développement (RED). En octobre 2012, la Cour suprême la déclare inconstitutionnelle, estimant qu’elle porte atteinte à la souveraineté nationale. Eh oui : les putschistes avaient oublié de mettre la Cour suprême à leurs bottes. Qu’à cela ne tienne : en décembre 2012, le Congrès destitue quatre des cinq juges récalcitrants et les remplace par des magistrats plus favorables. En juin 2013, la loi ZEDE est définitivement adoptée. Ouf !
« Liberté et démocratie ne sont pas compatibles. » – Peter Thiel
ZEDE ? Les Zones pour l’emploi et le développement économique ont pour objectif d’attirer les investissements et de favoriser l’emploi. Pour ce faire, la loi a créé un nouveau type de division administrative, doté d’un haut degré d’autonomie et de ses propres systèmes politique, judiciaire, économique et administratif, tout en restant (un peu) soumis au gouvernement hondurien.
La démocratie privatisée
L’exemple du projet ZEDE nommé Próspera Honduras est particulièrement éclairant. Élaborée en 2017, financée et promue par des milliardaires comme Peter Thiel (Palantir), Sam Altman (OpenAI) et Brian Armstrong (CoinBase), cette ville-entreprise est un rêve de capitaliste : les taux d’imposition sont de 5% pour les particuliers et de 1% du chiffre d’affaires pour les entreprises, la TVA est de 2,5% et l’impôt foncier équivaut à 1% de la valeur du terrain. La plupart des lois honduriennes ne s’y appliquent pas. Les personnes ne sont plus des citoyens, mais des clients ou des actionnaires.
La démocratie selon le cadastre
Les droits de vote sont proportionnels à la surface des terrains détenus : une voix par mètre carré. Ces votes permettent d’élire un Conseil d’administration (comme dans une entreprise), qui décide de tout en exerçant les pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire, etc. Et si l’envie vous prend de demander le statut d’e-résident, vous pouvez toujours en faire la demande sur le portail ePróspera. Mais attention : selon l’investisseur Titus Gebel, le Conseil se réserve le droit de refuser les grands criminels, les communistes et les islamistes. Et les végétariens ? Non mais c’est pour un ami.
Plusieurs centaines d’entreprises et des milliers de particuliers sont désormais officiellement reconnus comme résidents. Il faut dire que la souplesse (voire l’inexistence) de la réglementation attire beaucoup de monde dans les domaines des cryptomonnaies, des nouvelles technologies et… des biotechnologies. La société Symbiont Labs, qui promet d’améliorer les capacités humaines grâce à des implants, affirme par exemple sur son site que sa nouvelle localisation lui « permet de contourner la bureaucratie médicale [états-unienne] enlisée depuis des décennies ». Les choses sont claires. D’autres entreprises spécialisées dans la thérapie génique s’y sont également implantées. Des clients ont déjà recours à ces traitements hors de contrôle, comme le millionnaire Bryan Johnson, connu pour sa quête compulsive de jeunesse éternelle.
Le Honduras à la découpe
Un beau jour de 2020, Luisa Connor et Vanessa Cardenas, responsables de la communauté locale de Crawfish Rock, découvrent que deux articles de la loi ZEDE autorisent leur expropriation. En clair, l’État hondurien peut exproprier des terrains considérés comme nécessaires au développement d’une ZEDE, en échange d’une indemnisation présentée comme juste. Aucune expropriation n’a encore eu lieu, mais cela ne saurait tarder, car les velléités d’extension sont bien là : entre 2019 et 2026, la superficie de Próspera est passée de 200 000 m² (20 hectares) à 3 000 000 m² (300 hectares), soit une multiplication par 15, pour atteindre désormais 3% de l’île. Sans compter les tensions autour de l’eau, des routes et des zones de pêche. En 2021, l’ONU estimait que les ZEDE pourraient finir par contrôler 35% du territoire national, par rachats ou expropriations.
La reprise en main
C’est pourquoi, dès son élection en 2022, la nouvelle présidente, Xiomara Castro (aussi épouse de l’ancien président putsché Manuel Zelaya), engage le démantèlement législatif des ZEDE, qu’elle qualifie de « loi criminelle » qui « volait notre souveraineté ». Et la suite est abracadabrantesque.
En avril 2022, le Congrès abroge la loi ZEDE, et la réforme constitutionnelle de 2013 est également annulée. Mais, en décembre 2022, Próspera dépose une réclamation de 11 milliards de dollars devant le CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements) contre l’État hondurien qu’elle accuse d’avoir enfreint l’accord de libre-échange CAFTA-DR.
En 2023, le Honduras se retire du CIRDI. En 2024, la Cour suprême hondurienne confirme l’inconstitutionnalité des ZEDE, avec effet rétroactif. Castro déclare : « La justice pour le peuple hondurien, c’est ne pas vendre notre territoire en morceaux ni privatiser notre souveraineté. »
Ça partait plutôt bien, MAIS…
En février 2025, le tribunal du CIRDI rejette une objection préliminaire du Honduras et s’estime légitime et compétent pour juger le litige. En octobre 2025, Próspera annonce que ses demandes de dommages et intérêts ont été revues à la hausse, jusqu’à atteindre 26,4 milliards de dollars, selon les sources.
Fin 2025, le Parti national, pro-ZEDE, remporte l’élection présidentielle avec le soutien actif de Donald Trump, qui amnistie au passage Juan Orlando Hernández, l’ancien président hondurien qui avait promu les ZEDE et était détenu aux États-Unis après y avoir été condamné pour trafic de drogue. En mars 2026, le Honduras rejoint de nouveau le CIRDI, appuyant ainsi le contentieux. Et de nouvelles lois sont en préparation pour affirmer de nouveau le caractère légal des ZEDE.
Le Honduras tremble
La société civile hondurienne et les ONG dénoncent un « coup d’État moderne » contre la souveraineté. L’arbitrage devant le CIRDI est toujours en cours, sans décision finale en vue mais il est très possible que le différend tourne en faveur des milliardaires, ce qui signifierait tout simplement qu’une partie du territoire du Honduras pourrait échapper à la souveraineté populaire.
Et ce n’est qu’un début…
Próspera Africa a été créée en 2024. En 2025, la firme annonçait discuter avec plusieurs gouvernements africains et espérer annoncer la création d’une première ville de 750 à 1 000 hectares.
Quelques sources : prospera.co, eprospera.com, lemonde.fr, wikipedia.org, economist.com, symbiontlabs.io, investing.com, state.gov, wikipedia.org, bloomberglaw.com.