Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 8/31  - Détente Littérature Qu’importe la hauteur du saut
| 08/10/2026 01:01

Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 8/31

Image d’illustration © LMOUS

« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.

Les épisodes précédents :

• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 1-2/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 3-4/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 5-6/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 7/31


Chapitre 8 — Effroi

Mercredi 24 mai.

Marion habitait quai de Jemmapes, dans un trois pièces avec vue sur le Canal Saint-Martin.

Elle sortit de chez elle, sa fillette emmitouflée dans les bras. Déposa son petit cœur à la crèche et prit la direction du métro. Le ciel était bleu et le soleil généreux, mais un froid inhabituel pour cette période de l’année s’était installé depuis deux jours. Un camion pétarada à sa hauteur, laissant dans son sillage un nuage de fumée noire méphitique. Marion remonta son snood jusqu’aux narines pour filtrer l’air. Avachi sur le banc du square d’en face, un clochard leva la tête dans sa direction, elle détourna le regard. Quelques secondes plus tard, il marmonna quelques bribes incohérentes à l’intention d’un homme passant près de lui. Le gaillard lui jeta un coup d’œil furtif en continuant son chemin. La quarantaine, un mètre soixante-quinze environ, cheveux châtain foncé grisonnant sur les tempes, l’homme tenait un journal à la main. Il scrutait continuellement piétons et voitures. Le visage sec et fermé, concentré, il filochait Marion depuis sa sortie de l’immeuble. Elle n’avait rien remarqué. A mesure qu’elle s’approchait de la bouche de métro, il accélérait le pas. Restaient cinquante mètres. La pente se faisant plus ardue, Marion ralentissait inéluctablement. Des jets de vapeur marquaient le rythme de sa respiration saccadée. Subitement, l’homme replia son journal, le glissa dans le bâillement de sa veste et se mit à courir. Il traversa la rue comme une ombre. Arrivé à deux enjambées d’elle, il dissimula sa main droite dans sa poche. Sentant sa présence, sans oser se retourner, Marion accéléra vivement. Les menaces de mort… Il se porta à sa hauteur et posa la main sur son épaule. Elle lâcha un cri glaçant en bondissant sur le côté.

— Marion Bellegarde, je m’appelle Gregory Leroy, du GIGN1.

Il sortit la main de sa poche pour lui tendre sa carte. Marion restait pétrifiée de peur, la bouche grande ouverte.

— Excusez-moi de vous avoir effrayée. Accordez-moi dix minutes, s’il vous plaît. C’est important.

Il pointa un bar, de l’autre côté de la rue. Encore sous le choc, elle accepta néanmoins de le suivre. En entrant dans le bistrot, elle adressa un discret signe de la main à Gérard, le patron, qu’elle connaissait bien. Complice de ses rendez-vous journalistiques confidentiels. Accoudés au zinc, deux gars pivotèrent pour les examiner. L’imposant Gérard se racla la gorge pour détourner leur attention. En vain.

— Je vous en offre un petit ? lança-t-il sournoisement.

Les deux se retournèrent instantanément.

Marion choisit la table la plus isolée, tout au fond. Gregory prit un moment pour observer les deux couples présents dans la salle, puis il s’assit en plaquant sa carte sur la table. Elle hocha la tête. Il la récupéra juste avant que Gérard ne vienne prendre commande. Deux cafés.

— Excusez-moi encore de vous avoir fait peur.

Marion se remettait à peine de ses émotions. Elle afficha un léger sourire d’absolution en ouvrant de quelques centimètres la fermeture Éclair de son ample veste en laine bariolée.

— Écoutez, reprit-il, sérieux. Je ne sais pas si vous êtes la bonne personne mais je ne sais pas à qui m’adresser. Est-ce que vous pouvez m’assurer que, quoi qu’il arrive, vous ne divulguerez jamais mon nom ?

Marion acquiesça. Gregory se présenta en quelques phrases. Quarante ans, marié, deux enfants, lieutenant-colonel de gendarmerie. Un bon grade pour cet âge. Marion s’en étonna. Son père avait quitté la gendarmerie à soixante ans, au même échelon. Gregory releva sa manche pour exhiber une cicatrice récoltée dans le cadre d’une opération mal ficelée. L’avancement étant le seul avantage sur lequel sa hiérarchie pouvait jouer, elle ne s’en privait pas. Marion grimaça en écartant le regard.

— Vous avez entendu parler de la prise d’otages à l’ambassade de France en Libye, samedi dernier ? demanda-t-il.
— Le contraire eût été surprenant, un carnage.
— Trois civils et cinq membres du service de sécurité privé tués lors de l’assaut. Cinq otages et huit preneurs d’otages réduits en confettis. Une boucherie, et encore, les boucheries sont bien plus propres que ça.

Marion arqua les sourcils.

— Vous étiez parmi l’équipe qui est intervenue ?
— J’étais de l’équipe du GIGN qui a été envoyée sur place, oui. Mais nous ne sommes pas vraiment intervenus.
— C’est vrai, les terroristes ont tué tout le monde avant que vous arriviez et ils se sont suicidés, de ce que j’ai pu en lire dans la presse.

Gregory survola à nouveau le bar du regard, mâchoires serrées. Il tira son journal de la poche intérieure de sa veste et le jeta sur la table d’un geste écœuré.

— Sachez une chose, dit-il en désignant la gazette, si on a parlé de terroristes, c’est qu’on ne connaît pas les preneurs d’otages et qu’on n’a aucun moyen de les connaître. Alors on les taxe de terroristes et ensuite on peut faire passer tous les bobards pour des vérités sans avoir à se justifier.
— Bobards ?

Gregory s’efforçait de rester calme mais il montrait des signes évidents d’agacement.

— Des soi-disant terroristes se pointent dans une zone ultra-sécurisée, ils balancent une roquette sur l’ambassade de France, ils prennent cinq personnes en otages — seulement cinq alors qu’ils en avaient une quinzaine sous la main — et dès qu’ils voient un képi, ils flinguent tout le monde et se suicident. Vous trouvez ça logique ?
— On parle d’une bombe qui aurait explosé lors de l’intervention.
— Une bombe a bien explosé. Bon, je vous explique. (Il inspira un grand coup comme pour demander qu’elle ne l’interrompe plus.) Nous sommes intervenus à 5 h 45, dimanche matin. L’ambassade de France est une grande maison sur deux niveaux. La façade avait été soufflée par la première explosion. Cinq tireurs d’élite sur les toits, douze assaillants dont je faisais partie. Rien ne bougeait. Les tireurs nous ont annoncé que tout était rouge à l’intérieur et qu’il y avait des cadavres en pagaille. Les fumigènes, les lacrymos, on n’a rien eu à utiliser de tout ça. On est entrés, tout était grand ouvert, même dans la partie encore intacte. Aucun bruit. Des lumières allumées mais aucun mouvement. On s’est avancés lentement. On a vu un premier preneur d’otages étalé. La tête avait sauté tellement il avait reçu de balles. On a continué. Un deuxième, dans un état encore pire. J’avais déjà baissé mon arme et j’essayais de trouver les pièges. Ensuite, trois cadavres dans l’escalier. On était quatre à rester pour sécuriser le rez-de-chaussée. Les autres se sont enfoncés dans le couloir de l’étage. C’est là qu’une bombe a explosé, tout au fond. (Marion écarquilla les yeux.) Nous n’étions pas encore entrés dans la pièce. Nous avons eu cinq blessés légers. Trois ont eu les tympans abîmés. Deux autres se sont pris des gravats soufflés par la bombe. Il n’empêche que tout le monde était déjà mort, les preneurs d’otages déchiquetés. Les otages se sont aussi bouffé un déluge de pruneaux.

— Les otages étaient morts avant que vous arriviez ?
— On n’a pas tiré une seule balle.
— Et ce n’est pas la bombe qui a tué tout le monde ?
— Il y avait un seul preneur d’otages dans la pièce qui a explosé, pas d’otage. Et il y avait sans doute été placé après avoir été tué, vu les traînées de sang dans le couloir et dans la pièce.
— Je ne comprends pas.
— À peine vingt minutes après qu’on ait sécurisé les lieux, à 6 h 15, une équipe de la DGSE2 débarquait en bras de chemise. On nous a ordonné de partir. Trois heures plus tard, on était de retour à Paris et eux, ils avaient tout nettoyé.
— C’est la DGSE qui enquête ?

Gregory posa ses coudes sur la table et joignit fermement les mains à hauteur de menton.

— Ils n’enquêtent pas, ils nettoient ! C’est leur premier rapport qui a évoqué les suicides, la bombe… Tu parles ! Les otages étaient troués par-devant et par-derrière. Ils s’en étaient pris de partout. Et il faudra m’expliquer comment tu arrives à te trouer la tête, le corps et les jambes en te suicidant au pistolet.
— Il y en a peut-être un qui a tiré sur tout le monde et qui s’est ensuite suicidé en faisant exploser la bombe ?
— Non ! Quand vous vous suicidez ou que vous suicidez quelqu’un, vous lui balancez pas cinquante bastos dans le buffet, deux ou trois suffisent. Pour la bombe, je vous l’ai dit. Le cadavre du preneur d’otages avait été traîné là. Et puis…

Marquant une pause, Gregory se frotta le visage. Ses yeux brillaient. Marion l’observait. Profondément troublée, elle était aussi terriblement excitée. Et affreusement déboussolée par cette excitation. Elle venait de percer le dilemme que lui avait un jour exposé un ami photographe de guerre, et qui lui avait alors paru surréaliste. Cela tenait en une phrase : comment peut-on se réjouir, le cœur déchiré et les larmes coulant à grands flots, d’être parvenu à saisir le portrait d’un enfant en train de tomber sous les balles ? Elle ressentait précisément ce même sentiment sombrement ambivalent.

Gregory se redressa et croisa les bras.

— … ils étaient tièdes.

Marion tressaillit.

— Ce qui veut dire ?
— J’en sais rien. On dit qu’un corps de mort perd un degré toutes les heures, je ne sais pas à quelle température ils étaient exactement. À vue de nez, je dirais qu’ils sont morts vers 2 ou 3 h du matin.
— Ça ne doit pas être compliqué de vérifier, il suffit de questionner les gens du quartier.
— Oui, oui, bien sûr. Ecoutez, vous prenez le prochain vol pour Tripoli et vous allez leur demander.

Marion réalisa l’absurdité de sa remarque, une moue gênée sur le visage. Le pays était bouclé. Plus de visa. Et l’aéroport était fermé. Impossible d’y entrer ou d’en sortir. Gregory épia de nouveau les clients du bar. Marion lui fit part de son incompréhension. Selon lui, une autre équipe était intervenue avant qu’ils arrivent. Sûrement la DGSE, qui — il venait de l’apprendre — était sur place depuis deux jours.

— Deux jours ? Donc vendredi ? Mais la prise d’otages a eu lieu samedi soir ! À quelle heure avez-vous été appelés au GIGN ?
— Samedi vers 22 h. La prise d’otages était censée avoir commencé vers 21 h. On a décollé à 2 h 30 du matin. Il a fallu attendre le feu vert des autorités libyennes.

Ils se regardèrent en silence, le bruit du balai de Gérard marquant le rythme de leur réflexion. Marion était stupéfiée. Gregory, dépité. Il se massa les oreilles en grimaçant. Depuis l’explosion, ses tympans se permettaient régulièrement de lui hurler tout le mal qu’ils pensaient de son travail.

— Quand vous dites la DGSE, il s’agit d’un groupe d’intervention ?
— Oui, le Service Action3.

Marion prit le temps de réfléchir.

— Si je résume : la DGSE arrive vendredi à Tripoli. Une prise d’otages a lieu samedi soir. Et c’est vous qui êtes appelés dimanche matin. Vous intervenez et vous découvrez que tout le monde est déjà mort depuis longtemps. Une bombe explose par on ne sait quel moyen, pour on ne sait quelle raison. Là-dessus, la DGSE se pointe, vous vire et raconte n’importe quoi aux médias en essayant de faire croire que les otages étaient vivants quand vous êtes arrivés. C’est bien ça ?

— Affirmatif.

Gregory ajouta juste qu’il leur aurait fallu trente minutes de plus sur place pour en apprendre davantage. Pour immortaliser la scène. Pour compter les corps. Pour savoir à combien de temps remontait leur mort, pour étudier les douilles, les angles de tir…

— Honnêtement, je ne suis pas sûr que vous trouviez grand-chose. Mais… mais je voulais vous en parler, conclut-il sur le ton de celui qui confesse un échec.
— Je comprends. Je vais voir ce que je peux faire. Vous avez un numéro de téléphone ?

Gregory hésita quelques secondes, puis sortit un téléphone prépayé à son intention. Il écrivit un numéro sur le coin du journal, qu’il déchira et tendit à Marion en lui expliquant le code :

— Le mieux est qu’on se tutoie. (Elle acquiesça.) Présente-toi comme si tu t’appelais Nadia et fais comme si tu étais une amie de longue date. Ma femme s’appelle Laure et mes enfants Théo et Marion.
— Jolis prénoms, déclara-t-elle en griffonnant son carnet.
— Tu peux me demander de leurs nouvelles. Ensuite, propose-moi de prendre un café si c’est pour quelques minutes. Si ça doit être plus long, propose une pizza. On dira chez toi ou chez moi, mais on se retrouvera ici quoi qu’il arrive. On discutera de la date et de l’heure. Pour l’heure, on rajoutera deux heures. On dit 20 h pour un rendez-vous à 18 h. Pour la date, on rajoute un jour. On dit après-demain pour un rendez-vous qui doit avoir lieu demain. Demain, pour le jour même. Et cetera. On n’évoque jamais le sujet par téléphone. Et si je dois t’appeler, je me présenterai « Alex Fleury ».

Marion plissa le front d’étonnement. Il se pencha pour voir ce qu’elle avait écrit. Les codes, rien de plus, pas de noms. Il approuva de la tête. Elle lui demanda si elle pouvait contacter ses équipiers ou ses chefs. Gregory fit la moue. Ses équipiers ? A elle de se débrouiller. Sa hiérarchie ? Non, elle refusait systématiquement le sujet et la découverte de l’existence de son enquête se révélerait contre-productive.

— C’est dangereux.

Après quelques secondes d’un silence lourd de sens, Gregory se leva et serra la main de Marion.

— Merci, dit-elle. Et la prochaine fois, si l’occasion se présente à nouveau, serait-il possible que tu m’accostes de façon moins brutale ?

Il s’éloigna en riant.

Marion resta assise de longues minutes à noircir son carnet de notes d’une écriture sténographique. Puis elle se cala le dos contre la chaise et croisa les bras. Ses yeux enfonçaient un clou virtuel situé sur le mur d’en face, entre le Plomb du Cantal et le viaduc de Garabit, tandis que ses doigts caressaient machinalement le formica de la table. Gérard passait un coup de serpillière à l’autre bout de la salle. Deux jeunes hommes entrèrent et s’accoudèrent au comptoir. Le percolateur ne tarda pas à gargouiller, exhalant l’arôme si particulier du Peaberry de Tanzanie. Une des spécialités du troquet était de proposer huit cafés différents.

Marion jeta un coup d’œil à sa montre et se leva d’un bond. Elle avait rendez-vous vingt minutes plus tard près de l’Opéra avec un statisticien d’AirParif pour recueillir son témoignage dans le cadre d’une enquête sur la pollution de l’air dans les réseaux de transports en commun.

C’est pour cela qu’elle aimait son métier : de l’imprévu, de l’adrénaline, un peu de tout et beaucoup de n’importe quoi. En se levant le matin, elle ne savait jamais ce qui l’attendait. Lorsqu’elle expliqua son travail à sa mère, celle-ci récapitula à sa façon : « C’est comme pour les champignons, alors. Il faut d’abord trouver l’endroit prolifique, puis collecter en séparant le bon du mauvais, pour enfin cuisiner. Et toujours espérer… la morille, la truffe, le petit plus permettant d’illuminer une assiette, en espérant que ça ne se révèle pas insipide à la fin ». C’était exactement ça, en ajoutant le risque de se faire soi-même cueillir par un chasseur un peu mûr.

Deux heures plus tard, elle était de retour au Trait d’Union. Après avoir salué ses collègues un à un, entendant Nicolas Maréchal insulter copieusement l’imprimante, elle s’invita dans le local.

— Les imprimantes, c’est comme les femmes, s’amusa-t-elle. Il faut savoir les bichonner.

Elle réenclencha le bac à papier du bas avec le pied. Clac ! Bzzz… L’imprimante se remit à cracher ses feuilles. Nicolas la regarda.

— Comme les femmes… hmm… il faut leur botter le train de temps en temps, merci du conseil.

Il repartit en direction de son bureau, au bout du couloir. Marion le suivit en rigolant.

— Tu as deux minutes ? demanda-t-elle en passant le seuil de sa tanière.
— Encore un conseil à me donner sur les femmes ? Viens, ma belle, assieds-toi. Je voulais te voir justement.

Nicolas prit la première feuille d’un tas posé devant lui, baissa ses lunettes jusqu’à présent perchées sur son front, et lui expliqua qu’une source lui avait fait passer un dossier explosif. Un scandale sanitaire venait d’être mis au jour par un laboratoire privé. En tentant de reproduire les études réalisées dans le cadre d’une autorisation de mise sur le marché d’un médicament anti-cancer présenté comme révolutionnaire, à l’époque, les chercheurs s’étaient aperçus que les souris testées tombaient comme des mouches. Incrédules, ils avaient réitéré les tests à trois reprises, pour obtenir les mêmes résultats : de cinq à dix pour cent de mortalité, alors que les études d’origine n’avaient décelé aucun problème, bien au contraire. Informées depuis trois semaines, les autorités sanitaires ne bougeaient pas le petit doigt.

— Cela veut dire qu’on pourrait avoir des centaines de milliers de morts de par le monde. C’est plutôt gênant, ironisa Marion.

Nicolas lui tendit le dossier qui contenait le détail des études et les coordonnées de chercheurs et de spécialistes prêts à témoigner. Il se frotta le menton, jouant avec sa barbe de trois jours. Et la questionna des yeux. Elle hocha la tête en lui déclarant qu’elle allait s’y atteler. Elle comptait sortir cinq ou six sujets dans les trois semaines à venir, au grand plaisir de Nicolas.

— Dis… un gars du GIGN est venu me voir ce matin.

Les yeux marron clair de Nicolas s’agrandirent, affichant une brillance inhabituelle. Il croisa les bras sur son épaisse bedaine et tendit l’oreille. Nicolas avait longtemps œuvré dans les coulisses du ministère de l’Intérieur. À tel point que dix ans après s’être rangé des képis, il connaissait encore les prénoms et les âges des enfants des principaux chefs de la place Beauvau. Ses yeux pétillaient. Elle entreprit de lui résumer la situation en quelques phrases. Son ventre gargouillant, il lui fit signe de s’arrêter.

— Sus aux victuailles ! Viens me raconter ça devant un bon couscous.

Ils se levèrent et descendirent au restaurant du coin. Un très bon boui-boui sans prétention. Ils jetèrent un œil sur le tableau noir affiché à l’extérieur et commandèrent en entrant, après avoir secoué la pince du patron. Ils s’installèrent au fond, à l’écart, à côté de l’aquarium dans lequel s’ennuyaient trois poissons rouges.

Couscous et vin à volonté pour Nicolas. Sauté de lotte aux petits légumes pour Marion, arrosé d’une eau minérale pétillante. Après avoir discuté cinq minutes avec le gérant, les plats arrivèrent, fumants. Nicolas but deux grosses gorgées de vin, se frotta les mains en se délectant des effluves épicés montant de son assiette et commença vaillamment à se goinfrer. Marion reprit son récit à voix basse.

Une fois l’histoire terminée, le silence régna un certain temps. Nicolas finit son assiette, la deuxième.

— Hmm… fit-il en s’essuyant la bouche. Qu’en penses-tu ?
— C’est compliqué. Il faudrait déjà que je vérifie qu’il est bien ce qu’il prétend être.
— Pour ça, il me suffit d’un coup de fil.
— Oui, mais il faut être discret. Tu appellerais les chefs et il semblerait qu’ils sont mouillés dans l’histoire. En tout cas, disons qu’ils ferment les yeux.
— Alors deux coups de fil, ne t’inquiète pas.
— N’oublie pas qu’il m’a présenté cela comme étant très dangereux et qu’il ne veut pas qu’il y ait la moindre suspicion qui puisse peser sur le GIGN.

Nicolas se mit à rire.

— N’oublie pas que c’est moi qui t’ai formée à ce métier.

Marion rougit, confuse.

— Ça me paraît tellement énorme, mais j’ai quand même envie de me lancer.
— Le Service Action de la DGSE, ils sont capables de tout. Ils ne sont pas censés travailler sur le sol français donc ils ne se sentent liés par aucune des lois de notre beau pays.

Il s’astiqua de nouveau la barbe du menton puis se passa la main dans les cheveux. Une chevelure hirsute totalement blanche égayant un visage plutôt morne.

— Laisse-moi quelques jours, ajouta-t-il en guise de conclusion. Tu prends un dessert ?
— Non merci.
— Moi non plus alors. Un schloc et un café.

1 — GIGN : Groupe d’Intervention de la Gendarmerie Nationale. Sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, le GIGN intervient lors d’événements graves : prises d’otages, grand banditisme, terrorisme… En France ou à l’étranger. Il a aussi pour mission la protection de personnalités et de lieux (ambassades, chefs d’État…).

2 — DGSE : Direction Générale de la Sécurité Extérieure. En clair, les services secrets de la France. Placée sous l’autorité du ministère de la Défense, la DGSE a pour missions de recueillir des renseignements (espionnage humain ou électronique), de détecter les activités d’espionnage dirigées contre les intérêts français et d’agir pour annihiler toute velléité d’agression (espionnage, terrorisme, prise d’otages…).

3 — Au sein de la DGSE, c’est le Service Action de l’ancienne DST qui est chargé de la planification et de la réalisation des opérations clandestines à l’étranger. Les opérations « Arma » visent le matériel (sabotage, cf. Rainbow Warrior en 1985). Les opérations « Homo » visent des personnes (assassinats ou enlèvements). Le Service Action est aussi régulièrement mis à contribution dans des opérations de libération d’otages.

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