« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.
Tous les épisodes : Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre).
Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images.
Jean Cocteau
Lundi 29 mai.
Malgré les demandes insistantes d’Olivia, Yohann refusa la pause-café. Réveillé tôt, il avait déjà ingurgité la dose maximale conseillée, six expressos bien tassés. De son canapé, il avait surfé sur Internet pendant une heure et demie avant de se décider à sortir affronter la horde métropolitaine. Il lui prit trois cent quinze respirations pour effectuer le trajet, de porte à porte, son record — il s’était mis en tête de descendre au-dessous des trois cents. Il travailla jusqu’à 11 h 30 sans s’arrêter, arrimé à son siège. Puis contacta Peggy par messagerie instantanée.
— [Yohann] Ça roule ?
— [Peggy] Salut. C’est la galère ! Mais on fait aller, et toi ?
— [Yohann] Yep. Tu aurais 5 mn ?
— [Peggy] Tu ne vas pas encore me demander un truc à la noix ?
— [Yohann] Si.
— [Peggy] J’arrive ! 😊
Ils se rejoignirent à la cafétéria. Bises de formalités et cafés distribués, Peggy embraya : Marie, la secrétaire d’Alain Jaret, venait de se faire virer. C’est Aline, sa voisine de bureau, qui était montée de quatre étages. Celle-ci n’étant toujours pas remplacée, Peggy se retrouvait avec deux fois plus de boulot. Le réquisitoire du jour était tout trouvé.
Une fois l’orage passé, Yohann sortit deux photos chiffonnées de sa poche.
— Tu reconnaîtrais ces gars-là par hasard ?
— Peut-être…
Yohann écarquilla les yeux.
— Si tu me dis pourquoi tu… (Elle scruta les environs de deux rapides tours de cou et ajouta en chuchotant) pourquoi tu m’as demandé le truc l’autre jour ?
— Si je te le dis, je serai obligé de… te découper et te jeter à la Seine, par petits morceaux, façon lardons, répondit-il le regard sombre.
— Ha ha ! très drôle. Alors tant pis pour toi.
— Bon… si je te le dis, tu le gardes pour toi ?
— Aussi muette qu’une morte ! fit-elle en se ligaturant virtuellement les lèvres.
— Je voulais savoir où il allait, je l’ai suivi.
— Quoi !? cria-t-elle, mi-effarée mi-indignée.
— Hey ho ! du calme.
— Tu l’as suivi ?!
— Je voulais savoir où il allait après le boulot.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
— Pour savoir, c’est tout.
— Mais… mais… tu es complètement… BARRÉ !
Yohann haussa les épaules.
— Faut bien s’occuper, hein.
Peggy le fixa, interloquée, telle une poule qui aurait déterré un couteau.
— Et ces gens, c’est censé être qui ? demanda-t-elle en montrant les photos.
— Ça, c’est à toi de me le dire, maintenant.
— Ah oui, en fait, je ne les connais pas. Pourquoi tu cherches à savoir qui ils sont ?
— Pfff… soupira Yohann.
— Alors ? Pourquoi ?
Yohann la regarda en penchant la tête.
— Au prochain service que tu me rends, je te dis.
— Rho, c’est nul, ça.
— Aussi nul que de me faire croire que tu as des tuyaux pour me soutirer des potins ?
Peggy se mit à rire.
— Tu es mignon, toi. J’imagine que ça a encore rapport avec Jaret et KeOps. Donne-moi ces photos, je les ferai passer à Marie. Elle est en guerre ouverte avec la direction. Si elle sait quelque chose, elle nous racontera tout avec un grand sourire.
— Tu as son numéro de téléphone ? Je préfèrerais ne pas te mêler à tout ça.
Yohann grimaça involontairement. Peggy eut la nette sensation qu’il nageait en eaux troubles. Pour de vrai. Elle accepta de lui donner les coordonnées de son ancienne collègue en échange d’une explication un peu plus fournie sur ses recherches. Il enregistra le numéro et repartit vers les ascenseurs.
— Hey ! Tu m’avais dit que tu me dirais, s’écria-t-elle en le retenant par le bras.
Yohann s’arrêta net, prit une grande respiration et enchaîna à mi-voix :
— Écoute, ma copine est journaliste. Il se trouve que Jaret est impliqué dans la prise d’otages de Tripoli. Avec le président de la République, ils ont magouillé quelque chose de pas clair qui a mal tourné. Et ils se couvrent en faisant croire que c’est la faute du GIGN. Il y a déjà une vingtaine de morts dans cette histoire et plusieurs assassinats ont eu lieu en France ces derniers jours. (Le mensonge glissa comme de l’eau sur le dos d’un canard.) Si quelqu’un apprend que tu es au courant, surtout dans la boîte, tu y passeras aussi. Alors, boucle-là, c’est très sérieux !
Il la transperça de son regard le plus tranchant avant de s’éloigner. Peggy resta figée de longues secondes, les yeux perdus dans le vide. Autour d’elle, le sol semblait bouger.
*
Marion et Gregory se retrouvèrent à l’endroit convenu. À peine le temps de dire bonjour qu’elle lui tendait déjà les photos.
— Est-ce que tu peux savoir qui sont ces hommes ? lui demanda-t-elle.
— Ce sont les gars de la DGSE, répondit-il vertement. Comment as-tu trouvé ça ?
— Un contact.
Elle resta dans le vague, ne souhaitant pas s’appesantir sur les détails de son enquête. Elle lui exposa tout de même les quelques points clés sur lesquels il pouvait lui apporter son expertise. Gregory hocha la tête en souriant, rassuré sur ses capacités d’investigation. Après une courte réflexion, il entreprit de boire une gorgée de café mais sa main s’immobilisa à quelques centimètres de ses lèvres.
— Du sang sur un sac poubelle, tu as dit ?
— Oui.
Gregory se remémora qu’une grosse flaque de sang s’étalait dans un salon du bâtiment de la prise d’otages, et aucun corps à côté. Marion se massa les tempes. Elle l’informa dans la foulée que certains employés de l’ambassade pensaient qu’il y avait eu six otages, et non cinq comme annoncé.
Après une courte réflexion, Gregory relança :
— La flaque, c’est un gars qui a bouffé du plomb et que nos barbouzes auront voulu soigner en urgence, en secret. Soit un otage, soit un type de la DGSE. Dans tous les cas, pour que le secret soit si bien gardé, c’est un gars qui n’avait rien à faire là.
— Tu as une idée plus précise sur ce qui a pu se passer ? demanda-t-elle.
— Pas du tout. Mais la Libye est devenue la plaque tournante des trafics les plus obscurs. Drogue, armes, argent sale. Seuls vingt kilomètres carrés sont sécurisés, sous le contrôle de l’armée, donc du nouveau dictateur en place. Le reste est l’apanage d’une vingtaine de clans qu’on peut se payer pour une poignée de dollars. Et c’est à la croisée des chemins : les banques de Malte et de Chypre sont à quelques encablures. L’Europe est tout près. La péninsule arabe est en accès direct via le Soudan. L’Afrique noire est devenue un marché d’armes à ciel ouvert.
Silence.
— Nos chefs ont reçu l’ordre de ne pas bouger et de rester à l’écart. On passe pour des cons sanguinaires et tout le monde s’en fout. C’est hallucinant ! Mais si un gars de chez nous s’est fait dézinguer, l’affaire finira bien par rebondir… Ou pas. Ce ne serait pas la première fois que des agents disparaissent sans laisser de traces.
*
Mardi 30 mai, 18 h.
Yohann avait donné rendez-vous à Marie Bersol au Jardin du Luxembourg. Le ciel était bleu. La température agréable exaltait les vagues odeurs printanières. Le parc grouillait de monde. Des mères, qui aéraient leurs enfants avant le repas du soir. Des joggeurs, des amants. Des retraités se défiant aux échecs, des étudiants qui révisaient, allongés sur les pelouses, des touristes s’immortalisant devant le bassin sur lequel flottaient des embarcations de fortune dérivant au gré des souffles de brise, et des cris de bambins.
Sur le chemin, Yohann se retourna brutalement. Son sang ne fit qu’un tour, pour venir se masser contre les parois de son cœur en y exerçant une pression prodigieuse. Un homme en costume-cravate s’éloignait, le pas rapide et décidé. Même carrure, même taille, mêmes cheveux. Yohann se précipita pour le harponner, mâchoires serrées, prêt à joindre le geste à la parole pour lui chanter ses quatre vérités. Il lui serra si fort le bras, en le tirant sur le côté, que l’homme ne put s’empêcher de hurler. Yohann le relâcha aussitôt, réalisant son erreur. Immobile, il essuya une bordée d’insultes sans réagir. Il grimaça en reprenant sa route, lentement, le regard flou. Tu ne perds rien pour attendre, Jaret…
Au lieu convenu, Yohann reconnut immédiatement la secrétaire.
— C’est donc toi, la fameuse Marie, lança-t-il, goguenard.
— Fameuse ?
— Peggy m’a pas mal parlé de toi.
— En bien, j’espère ?
— Oui, bien sûr, tu connais Peggy. Jamais un mot de travers !
Marie éclata de rire.
— Comment s’appelle ta petite ? demanda Yohann en se tordant le cou pour entrevoir le poupon caché sous la capote le protégeant des rayons du soleil.
— Nathan, rigola-t-elle.
Yohann esquissa une mimique d’excuse.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène ? questionna-t-elle avec un léger accent du Sud.
— Des trucs à te demander sur Alain Jaret.
— Le pitbull, appelle-le par son petit nom.
— Je ne savais pas mais ça lui va plutôt bien, a priori.
— A posteriori aussi.
— J’imagine que tu ne le portes pas dans ton cœur.
— On peut le dire comme ça.
— Est-ce que tu connais ces deux gars ? demanda Yohann en sortant les clichés de sa poche.
Marie les prit en main et les détailla attentivement. Son visage oblong et hâlé se figea l’espace d’un instant. Elle plissa les yeux, puis redressa la tête en passant la main dans ses longs cheveux noirs soyeux.
— Non, du tout.
Yohann l’interrogea sur l’équipe de « catcheurs » conviée chez KeOps au mois de novembre. Marie s’en souvenait parfaitement mais ces deux-là n’en faisaient pas partie. Elle s’épancha tout de même abondamment sur cet évènement. Plusieurs rendez-vous de ce genre furent programmés à la suite. Les créneaux horaires étaient bloqués, mais aucune précision sur la nature des réunions n’était notée : pas de nom, pas d’objet, rien. Tout cela dans une atmosphère de secret-défense. À chaque fois qu’elle entrait servir des cafés, ils s’arrêtaient de parler, attendant qu’elle soit ressortie pour reprendre.
— Et tu n’as rien vu ? Du genre papiers qui traînent ou quoi que ce soit d’autre qui puisse nous aider ?
— Nous aider à quoi ? Pourquoi tu me poses toutes ces questions à la fin ?
— Ecoute, je ne sais pas vraiment, mais il se passe des choses louches chez KeOps. J’essaie juste de démêler les fils. Dis-toi bien que tout ce que tu me dis est uniquement destiné à descendre le pitbull. Rien d’autre.
— Dit comme ça… acquiesça Marie.
— Donc rien de bizarre, au sujet de ces rendez-vous ?
Marie haussa les épaules en signe d’incompréhension.
— Tout ce que fait le pitbull est bizarre. Il était à peine arrivé qu’il avait déjà mordu tout ce qui était à portée de crocs. Il a explosé Desmarets. Il n’a pas survécu, le pauvre. Enfin, le pauvre, c’était un coriace, lui aussi. Disons que le vieux bulldog s’est fait dévorer par le fougueux pitbull.
Marie parlait autant avec ses mains qu’avec ses cordes vocales.
— Et trois semaines après s’être installé, il virait le directeur Asie, le directeur Europe et le directeur financier pour placer ses soldats. Une bande de faux-culs qui lui léchaient les bottes ! Enfin, les pattes.
— Il ne fait pas dans le détail.
— Non, ça, tu peux le dire.
— Et tu as entendu parler d’affaires en Libye ?
— En Libye ? Euh, non. KeOps a des contrats en Libye ?
— Je ne sais pas, mais on dirait bien, d’une façon ou d’une autre.
— Je ne savais pas. C’est vrai que depuis son arrivée, pas mal de contrats ont été signés dans des pays… étonnants. Comme l’Irak, le Turkménistan, et puis en Afrique aussi. Des gros contrats !
— Aussi gros que le contrat chinois de ce week-end ?
— Alors ça… rétorqua-t-elle. Vendredi dernier, il n’existait pas, ce contrat. Personne n’était au courant. J’ai eu ma collègue Karen au téléphone, la secrétaire du directeur commercial — elle avait quelques trucs à me demander — et elle m’a assuré que tout le monde est tombé des nues en voyant ça à la télé ! Je ne sais pas où ça s’est négocié mais ce n’est pas chez nous !
— Comment ça ?
— Tout ce qui se négocie avec des gouvernements étrangers passe par les ministères, ou Matignon, ou l’Élysée. Mais au moins, des gens de la société participent aux discussions ! Là, rien, personne n’était au courant. En plus, on n’a jamais eu aucun gros contrat en Chine, ils font tout eux-mêmes là-bas.
Ils discutèrent encore un quart d’heure. N’apprenant plus rien de nouveau, Yohann décida d’abréger. Mais Marie parlait de plus en plus, et de plus en plus vite. Il mit cinq minutes à réussir à caser un vague « Bon, écoute, si tu repenses à quelque chose, n’hésite pas à m’appeler » et encore cinq minutes pour glisser un « Il faut que j’y aille » bien plus ferme, qui toucha enfin la cible.
Et dire que Peggy ne la trouvait pas bavarde !