Qu’importe la hauteur du saut  – Chapitre 12/31 – Orphelinat  - Détente Littérature Qu’importe la hauteur du saut
| 02/11/2026 09:36

Qu’importe la hauteur du saut – Chapitre 12/31 – Orphelinat

Image d’illustration © LMOUS

« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.

Tous les épisodes : Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre).


Chapitre 12 — Orphelinat

Samedi 27 mai. 11 h.

Au saut du lit, Yohann fit chauffer la bouilloire et lança la cafetière puis l’ordinateur, pendant que Marion se douchait. À peine habillée, elle se rua sur son portable.

— Tu as touché mon ordi ? s’inquiéta-t-elle, l’œil vaseux.
— Oui, ta bouilloire et ta cafetière aussi. Et d’autres trucs encore.
— Oui, oui, c’est bon, j’ai compris, rigola-t-elle.

Yohann sortit sur le balcon déguster son café, en inspectant les quais couverts de promeneurs profitant de la douceur du temps. Le soleil rayonnait de mille feux. Il lui tendit son visage, savoura sa chaleur intense baignée des senteurs de marronniers en fleurs. Un camion de déménagement était garé en contrebas. Quatre hommes ruisselant de sueur multipliaient les allers-retours à grande vitesse, chargés de cartons et de meubles. Yohann les observa.

— Putain d’merde ! cria Marion.

Yohann se retourna d’un bond. Elle était livide, bouche grande ouverte. La dernière fois qu’il l’avait entendue s’égosiller de la sorte, un tsunami avait fauché vingt mille personnes et dévasté une centrale nucléaire. Et tu m’as quitté deux semaines plus tard. Il se plaça derrière elle. Marion faisait défiler la dizaine de photos qu’Ahmed lui avait envoyées.

— Regarde ! La tache de naissance !

Sur les six clichés, deux hommes étaient identifiables. Les deux gars du fameux groupe arrivé la veille de la prise d’otages.

— Ils n’ont effectivement pas l’air commode, lâcha Yohann.

Concentrée, Marion continuait de scruter les images. Yohann referma le vantail de la baie vitrée et s’installa dans le canapé. Le lourd silence n’était trahi que par les clics réguliers de Marion, curieusement synchronisés avec le battement des aiguilles de la pendule murale. Elle demeura cinq longues minutes rivée à son écran, la bouche entrouverte. Puis pianota une réponse pour Ahmed et rejoignit Yohann.

— Et maintenant ? demanda-t-il.
— En vingt-quatre heures, j’ai récolté deux fois plus d’infos que je pensais en obtenir en un mois.

Yohann croisa les bras. Marion activa la télévision. Alain Jaret apparut en gros plan dès la première image. En Chine. Yohann se redressa. Son boss suprême s’affichait en guest star du premier voyage diplomatique officiel du nouveau président de la République française, Jean-Charles Andrieux. Le journaliste annonça fièrement que KeOps venait de signer un contrat mirobolant de six milliards de dollars pour créer une ville de toutes pièces, au beau milieu de la pampa sichuanaise. Un projet absurde pour un chiffre record. Yohann devint soucieux, jouant de ses cinq doigts sur ses cuisses. Sur la table basse devant lui, le journal Le Monde était ouvert. Il l’attrapa pour en mirer la couverture. Bingo ! Jaret à nouveau, tout sourire, venait d’être élu « Patron de l’année ». Putain ! Il rejeta dédaigneusement le quotidien sur la vitre de la table et alla se resservir un café.

— Ça va ? lui demanda Marion.

Yohann hocha la tête d’un geste péremptoire qui signifiait plutôt : « Un peu oui, beaucoup non, mais n’en parlons surtout pas ». Il fila s’habiller, fouilla dans la poche de sa veste et revint.

— Je peux consulter mes mails ?
— Oui, oui, vas-y.

Il se connecta à sa messagerie et fureta sur des sites d’information. Leva les yeux à plusieurs reprises, comme pour vérifier que Marion, occupée à lire son journal, ne le surveillait pas. Puis regagna le canapé.

Yohann quitta l’appartement après qu’ils se furent calés l’estomac de tartines — de confiture pour elle, de fromage pour lui. Sur le chemin du métro, l’interpella le clochard avachi. Yohann s’assit à ses côtés. L’homme lui quémanda un billet. Yohann en sortit deux — gros — et les agita sous son nez.

— Qu’est-ce qui bouge, demanda-t-il en visant un magasin décoré de fanions, le drapeau ou le vent ?

L’homme se ragaillardit :

— Tu me cherches ? Tu vas me trouver mon pote !

Le miséreux s’éclaircit la gorge en crachotant deux glaviots, pour se lancer dans un monologue philosophique époustouflant, dans un français parfait. Il partit dans plusieurs directions, sans jamais perdre l’intérêt de son interlocuteur. Yohann venait de terminer un livre de koans1, duquel découlait la citation. Après cinq minutes, il commença à trouver le temps long. L’homme s’en aperçut et interrompit son discours. Alors que Yohann ouvrait la bouche pour lui asséner le coup de grâce, celui-ci repartit d’un « Finalement, ni le drapeau ni le vent ne bougent, c’est notre esprit qui s’agite ». Yohann sourit franchement. La première fois qu’il s’était arrêté discuter avec lui, il avait cru discerner un petit quelque chose ; le vestige d’une intelligence élimée, une relique d’érudition refoulée. Son argot était trop poussé pour être sincère. Son langage de charretier trop fleuri. Et voilà l’homme démasqué : un agrégé de philosophie naufragé dans les méandres de la vie. Ils parleraient de ça une autre fois, Yohann avait à faire. Il glissa les deux billets sur le banc et s’éloigna sans rien dire.

Marion se rendit au domicile de Nicolas Maréchal, qui copia les photos et lui assura qu’il allait tout mettre en œuvre pour découvrir l’identité des deux hommes, même s’il doutait fortement du résultat. Elle contacta ensuite Gregory Leroy, en respectant les consignes. Ils prirent rendez-vous pour le lundi suivant.

*

Yohann rejoignit Marco dans un bar de la rue des Pyrénées. Ils lancèrent les hostilités à coups de caipirinhas bien tassées. Et discutèrent pendant deux heures, se remémorant quelques souvenirs de leur jeune temps.

Les deux drilles se connaissaient depuis la maternelle. Ils avaient tous deux grandi à Cayenne où le père de Marco exerçait son métier de professeur des écoles. Originaire de métropole, celui-ci s’était installé en Guyane à l’âge de vingt-huit ans sur un coup de tête. Il s’était rapidement marié à une Saramaca autochtone, avec laquelle il avait eu deux petits métis, Marc et Bernard. Ils avaient un temps envisagé de quitter l’Amérique du Sud pour s’installer en Languedoc où le reste de la famille résidait. La première fois qu’ils évoquèrent le sujet devant Marco, il avait huit ans. Sa réaction fut immédiate : il fila s’enfermer à double tour dans sa chambre et pleura toute la nuit. De retour à l’école, le lendemain matin, il se confia en sanglotant à son pote Yohann, qui trouva la solution sur-le-champ. « Viens, on s’arrache ! » tonna le gaillard du même âge en le tirant par le bras. Ils avaient sauté le grillage pour s’éclipser pendant deux jours, jusqu’à ce que le propriétaire de la cahute forestière dans laquelle ils avaient élu domicile vienne se plaindre au commissariat du coin. Dès lors, à chaque fois que le sujet du déménagement revenait sur la table, Marco fuguait avec Yohann. « Vous avez qu’à y aller sans moi ! » criait-il à ses parents, dépités, avant de prendre la poudre d’escampette. Et il courait jusqu’à l’orphelinat où créchait Yohann, à cinq cents pas de chez lui — il les avait comptés — sifflait trois fois et attendait trois minutes avant que son copain ne déboule, pull et pantalon accrochés par les deux palissades escaladées. Leurs exploits furent très vite connus dans tout le quartier, dont les habitants les affublèrent de surnoms pertinents : Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Le rôle de Joe l’Indien revenant à un jeune ermite Wayana qu’ils adoraient pister dans la forêt pendant des jours entiers.

Yohann était un expert en matière de fugue. Placé à cinq ans dans un orphelinat après le décès de son père, un orpailleur à moitié fou, il avait entamé sa glorieuse carrière avant de souffler sa sixième bougie. Un beau jour, après le repas du soir, folâtrant dans le jardin, il s’était amusé à grimper la clôture. Retombé du mauvais côté par erreur, il avait profité de l’occasion pour partir à l’aventure. Direction la plage. Lorsque le soleil s’était couché, il avait décidé de se coucher avec lui, se creusant un nid douillet dans le sable, au sein duquel il s’endormit en quelques secondes, comme toujours. Lorsque ses paupières se levèrent, de concert avec le soleil, deux policiers en uniforme le couvraient de leur ombre allongée.

— Bonjour, leur lança-t-il innocemment.
— J’t’en foutrais des « Bonjour », p’tit con ! répliqua le brigadier en l’alpaguant violemment par le bras.

Ce fut la dernière fois que Yohann prononça ce mot. Depuis, il se carapatait régulièrement, cinq ou six fois par an, pour le plaisir. Le plaisir de se promener, seul ou avec son compère Marco, sans avoir de comptes à rendre à personne. Le plaisir de découvrir de nouveaux mondes. Le plaisir de faire tourner en bourrique ses éducateurs, ses professeurs et la flicaille locale. Et, surtout, le plaisir d’imaginer le visage affolé de la directrice, cette vieille bique acariâtre qui bêlait plus qu’elle ne parlait. Le soir, lorsque les faibles lumières de l’orphelinat s’allumaient, faisant ressortir sa moustache, son nez crochu et une espèce de verrue boutonnant sur sa lèvre inférieure, les enfants se taisaient en se recroquevillant, car alors elle ressemblait à une sorcière, la daronne. Yohann, lui, se bidonnait.

Après ses fugues, à chaque fois qu’on le raccompagnait à l’institution, sous les hourras de ses colocataires, il se prenait une rouste. Ça aussi, ça l’amusait. Manipulant le martinet avec la dextérité d’une vache réformée, la vieille arborait un visage violacé bouffi de fureur, vociférant ce qui s’apparentait vaguement à des insultes, que personne ne comprenait vraiment. Quand le fouet parvenait à le toucher, il le sentait à peine mais s’appliquait à simuler la douleur du martyr. Pour lui, le plus dur était sans aucun doute de se retenir de rire, tant la situation s’avérait rocambolesque. Même le martinet semblait ricaner en traçant des formes alambiquées dans les airs. Un filet de bave coulait parfois au coin des lèvres de la mégère, attisant l’impatience de Yohann qui guettait avec gourmandise tout signe annonciateur d’une crise cardiaque imminente. En vain.

Une fois le baccalauréat en poche, Tom et Huck étaient partis s’installer à Paris chez un cousin de Marco. À cet âge, la capitale leur avait semblé plus attrayante. Ils y avaient enchaîné les petits boulots pour se payer une chambre de bonne, sous les toits qui leur servaient de terrasse les soirs étoilés.

— Dix mètres carrés ! Je t’ai quand même supporté pendant un an, à vivre dans dix mètres carrés ! lança Marco, encore épaté par sa performance.
— Pas moins que les cabanes de chasseurs qu’on squattait là-bas, répondit Yohann.

Marco sourit en se lissant la barbiche. Yohann réorienta la discussion. Étonnamment disert, il posa quantité de questions sur l’électronique, la spécialité de Marco. La localisation à distance et les communications embarquées l’intéressaient tout particulièrement. Ils filèrent ensuite à Pantin où ils passèrent la première soirée du Ramadan avec des amis dans un bar clandestin. Un évènement toujours très festif, et totalement déjanté.

*

Dimanche 28 mai.

Volets ouverts, l’appartement plein de jour, Yohann gisait sur la banquette. Il émergea peu après midi, juste le temps de regarder l’heure sur son mobile et de se rendormir. Son téléphone sonna une heure plus tard. Il tâtonna pour le trouver, fit un effort conséquent pour soulever une paupière : Christine.

— Allô, dit-il d’une voix éraillée.
— Bonjour Yohann. Je te réveille ?
— Euh, pfff… qu’est-ce qui peut bien te faire croire ça ?

Christine éclata de rire.

— Belle grasse matinée, dis-moi.
— Oui, oui, balbutia-t-il en s’asseyant sur le bord du divan.
— Tu es sorti, hier ?
— Oui. Et toi, j’ai cru comprendre que tu étais célibataire, ce week-end ?
— Oui, c’est ça. Nous avons fait une réunion avec mon association. Et je suis libre cet après-midi.
— Il revient quand, ton homme ?
— Dans la nuit, je pense.
— Tu veux venir ?
— Oui.

Une heure plus tard, elle était là, une bouteille de champagne à la main. Ils firent l’amour sans même prendre la peine d’ouvrir la bouteille, et restèrent allongés de longues minutes. Yohann était calé sur le flanc. Elle, sur le dos. Il la contemplait avec délectation tout en la caressant.

— Pourquoi étais-tu si terrorisée la première fois qu’on s’est rencontrés ?
— Je ne sais pas, c’est comme ça. Dans certaines situations, je panique et je perds mes moyens.
— Ça t’arrive souvent ?
— Oui, souvent, en société. Je n’aime pas du tout ça.
— J’ai un ami un peu comme toi, il fait de la phobie sociale. Il a du mal à sortir de sa piaule. Il faut aller le voir chez lui. Sacrée galère.

Christine confirma de la tête. Elle esquissa un geste pour attraper son chemisier mais Yohann la plaqua délicatement, mais fermement, sur le matelas :

— Question suivante : pourquoi est-ce que tu… tu es belle. Tu as un corps de rêve. J’en connais des minettes de vingt ans qui voudraient te ressembler ! Mais on dirait que tu te sabotes volontairement. Tu tortures tes seins comme pour les cacher. Tu te fagotes comme une bigote. Là, je te donnerais trente-cinq ans. Une fois rhabillée et recoiffée, on t’en infligerait vingt de plus.

Christine se montra déboussolée, puis énervée. Quel toupet !

— Si je suis si laide et si vieille que ça, qu’est-ce qui t’a attiré chez moi ? protesta-t-elle amèrement.
— C’est pour toi que je dis ça. Moi, je te vois comme tu es, ici et maintenant. Et ça me va. Tu n’es pas laide. Tu es, disons… ravissante. Mais tu pourrais être magnifique. Il y en a des millions qui voudraient être comme toi. Et en t’arrangeant un peu, on taperait dans les dizaines de millions !

Christine secoua la tête de dépit, pensant qu’il se moquait d’elle.

— Je suis sérieux, hein.
— Il y a trois milliards et demi de femmes sur terre, alors des dizaines de millions, il n’y a pas de quoi se vanter.
— En France !

Elle n’y avait pas pensé. Yohann se marra.

— Dis, Christine, tu ferais un truc pour moi ?

Il se leva et fouilla dans son armoire, de laquelle il tira trois magazines photo affichant en couverture de charmantes jeunes femmes à moitié dénudées. Il revint lui tendre. Christine eut un mouvement de recul. Outrée.

— Prends. Dedans, tu as des femmes flashées sous toutes les coutures, dans toutes les positions, habillées et déshabillées. (Elle grimaça. Il refréna un sourire spontané.) Regarde-toi dans un miroir, nue, en te comparant aux nanas des photos. Ensuite, regarde-toi habillée et compare à nouveau avec les minettes habillées. Tu me diras si tu vois un problème. Et, sinon, cours t’acheter une nouvelle paire de lunettes !
— Je n’y manquerai pas, répondit-elle sans trop s’attarder.

Puis elle fila vers la salle de bain en plaquant sa jupe pendante contre ses fesses pour dissimuler sa nudité. Yohann se bidonna en sourdine.

1 Koans : énoncés en forme d’énigmes absurdes ou paradoxales ne pouvant se résoudre par la simple logique. Utilisés dans le bouddhisme zen pour approcher le satori, l’« éveil » de l’esprit.

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