Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 11/31  - Détente Littérature Qu’importe la hauteur du saut
| 26/10/2026 05:30

Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 11/31

Image d’illustration © LMOUS

« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.

Les épisodes précédents :

• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 1-2/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 3-4/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 5-6/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 7/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 8/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 9/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 10/31


Chapitre 11 — En quête

Vendredi 26 mai.

Marion se réveilla à 6 h du matin. Incapable de se rendormir, de son lit, elle alluma la télévision : i>Télé, BFM TV, Al Jazeera, CNN, Sky News, MSNBC… Toutes les chaînes d’infos du monde évoquaient le carnage de Tripoli mais aucune ne donnait d’information précise, ni sur l’heure, ni sur le lieu, ni sur les équipes d’intervention, ni sur la chronologie des évènements. Diffusées en boucle depuis cinq jours, les images de l’ambassade encore fumante étaient assorties de commentaires vagues et inintéressants. Pas facile d’enquêter sur un pays dévasté par la guerre civile et délaissé par la communauté internationale depuis des années.

D’où pouvait bien provenir cette vidéo ? Marion appela le Los Angeles Times et Al Jazeera, les seuls médias importants joignables à cette heure-là. Sans succès. Elle contacta par mail des correspondants français aux États-Unis. Puis alla réveiller sa fille.

Arrivée au bureau, elle consulta sa messagerie, deux réponses lui étaient parvenues. Elle appela une quinzaine de directeurs et de journalistes d’organes de presse français. Résultat : personne ne connaissait l’origine des images. Ils les diffusaient sans en connaître la source. Bravo, confrères ! La seule information intéressante qu’elle récolta fut que le film avait été fourni par l’ambassade de France à Tripoli, dont les survivants — la plupart absents au moment de l’assaut — s’étaient repliés dans les locaux du consulat d’Allemagne. Le porte-parole de l’ambassade confirma par la suite avoir récupéré la séquence d’un journaliste américain non identifié s’étant spontanément présenté à eux pour leur en faire cadeau. Elle rappela l’ambassade à plusieurs reprises en demandant à parler aux différents responsables dont les noms étaient affichés sur le site Internet du ministère des Affaires étrangères. Mais n’apprit rien de nouveau.

À 11 h, elle décida de contacter un réfugié libyen, Tarik Ben Daouk, ancien haut fonctionnaire de Kadhafi. Dès le début de l’insurrection de 2011, celui-ci avait offert de précieuses informations à un très bon ami à elle, reporter de guerre, qui couvrit la révolution du début à la fin. Tarik et sa famille s’étaient enfuis du pays juste avant la chute du dictateur. Pour rendre service à son camarade, Marion s’était alors démenée pour leur trouver des résidences temporaires et les mettre en contact avec des personnes haut placées qui leur permirent d’obtenir un visa. Depuis lors, Tarik vivait à Paris, avec de l’argent venu d’ailleurs. Elle le savait et ça l’énervait, mais elle se rassurait en se disant qu’il avait aussi été l’un des tout premiers à s’élever contre la dictature. Et il était sérieux, toutes les infos qu’il avait fournies s’étaient avérées exactes à la virgule près. Au téléphone, il fut ému. Cela faisait quatre ans qu’ils ne s’étaient pas parlé. Après les quelques formules de politesse d’usage, elle entra dans le vif du sujet :

— J’aurais besoin d’un contact, à Tripoli, qui habite près de l’ambassade de France. Tu connais quelqu’un ?

Il parlait avec un très fort accent arabe mais une grammaire plutôt correcte.

— Peut-être, je dois réfléchir. C’est urgent ?
— Très.
— C’est pour quel sujet ?
— Écoute, je préfère ne pas trop t’en parler. J’ai juste quelques questions à poser.
— D’accord. Bon, Marion, je te rappelle bientôt.

Elle joignit ensuite des associations de réfugiés libyens. En vain. Nicolas Maréchal pénétra dans son bureau alors qu’elle terminait un énième coup de fil inutile.

— Ça va ? demanda-t-il en s’asseyant.
— Assieds-toi, je t’en prie, lui suggéra-t-elle malicieusement.
— Ton Gregory Leroy (Marion se raidit.), un mètre soixante-quinze environ, la quarantaine, cheveux bruns, une cicatrice sur l’arcade sourcilière droite ?
— Oui, répondit-elle, c’est ça.
— Alors il est clean. Aucun accroc dans son parcours. Sérieux.

Marion se recala dans son fauteuil et lui résuma sa matinée, le début de son enquête. Son téléphone sonna. C’était Tarik Ben Daouk. Le Libyen était en ligne avec une femme qu’il présenta comme une amie de la famille faisant des ménages à l’ambassade de Malte. Il brancha les haut-parleurs de ses deux téléphones qu’il posa ensuite sur la table.

— Tu poses les questions, je traduis.

Étonnée de la démarche, elle accepta néanmoins volontiers. Nicolas sortit son smartphone, en activa la fonction dictaphone et le plaça sur le bureau au plus près de Marion.

— Je voudrais savoir si elle était dans le quartier où a eu lieu la prise d’otages dans la nuit de samedi à dimanche.

Après un silence de quelques secondes, elle entendit Tarik traduire, et la femme répondre.

— Oui, elle était proche, elle habite à cent cinquante mètres.
— De l’endroit où a eu lieu la prise d’otages ?
— Oui.
— D’accord, est-ce qu’elle a entendu des détonations pendant la nuit ?
— Des quoi ?
— Des tirs, pendant l’intervention du GIGN.
— …
— Elle répond que oui, à 21 h et à 2 h 35 pendant dix à quinze minutes à chaque fois.

Marion reprit sa respiration.

— Dis, Tarik, il n’y a toujours pas de décalage horaire entre la Libye et la France ?
— Non, hiver ou été, on a la même heure.

La femme et sa famille avaient passé toute la nuit dans la salle de bain, au plus loin des fenêtres donnant sur la rue. À 6 h, une explosion s’était fait entendre, puis plus rien. Elle devait partir travailler mais restait clouée par la peur. Ce n’est que vers midi qu’elle trouvait le courage de courir jusqu’à l’ambassade maltaise.

D’ordinaire, ce quartier était calme. Les militaires quadrillaient les rues en permanence. Des checkpoints étaient installés aux points sensibles, limitant les allées et venues. Pour pouvoir s’y introduire, il fallait être en possession d’un laisser-passer délivré par le pouvoir en place.

La femme confirma à Marion que la maison montrée par les chaînes de télévision était bien celle qui avait été attaquée. Elle ignorait tout de l’identité des otages. Et refusa de questionner son entourage. Trop dangereux. Elle avait déjà perdu deux enfants pendant la guerre civile. À cette annonce, Marion resta muette quelques instants, avant de demander si son interlocutrice connaissait des gens travaillant à l’ambassade de France. La femme donna l’impression de répondre par la négative. Tarik et elle échangèrent alors plusieurs phrases en aparté.

— Elle connaît peut-être quelqu’un mais c’est compliqué.
— Je comprends, je comprends. Dis-lui de ne surtout pas prendre de risque. Mais c’est vraiment important pour moi. Le mieux serait que je puisse parler avec quelqu’un travaillant là-bas, sinon, je prends toutes sortes d’infos. Des noms, des numéros de téléphone, des adresses, tout.

Fin de la conversation.

Marion jeta un œil sur ses notes et leva la tête en direction de son chef, perdu dans ses pensées, se grattant le menton.

— Ça devient intéressant, dit-elle.

Nicolas fit la moue.

— Difficile de les considérer comme sources sûres.
— Comment veux-tu trouver des sources sûres en Libye ? Pour l’instant, ce n’est pas une source sûre que je cherche, juste des infos pour savoir si ça vaut le coup d’aller plus loin.

Nicolas la regarda en souriant.

— Si on se fie à ce qu’on vient d’entendre…
— Ça vaut le coup, on est bien d’accord ! l’interrompit-elle.
— Admettons. Ton Gregory semble avoir raison. Donc soit c’est une erreur, une guéguerre entre services concurrents qui essaient de se refiler la patate chaude. Soit c’est… beaucoup plus grave.

Nicolas se frotta les mains.

— Et si on allait se remplir la panse ? Il est 13 h et je me sens défaillir.
— Je me suis apporté une salade.
— Une salade ! Tu manges de l’herbe maintenant ? Tu n’as aucun savoir-vivre, ma pauvre. On n’est pas des lapins ! asséna-t-il en se levant.

Elle rigola, puis se ressaisit en posant les yeux sur ses notes. Après s’être sustentée, elle conclut qu’elle ne pourrait plus avancer tant qu’elle ne connaîtrait pas l’identité des otages. Côté libyen, Tarik était sa seule piste. Côté français, aucun moyen, pour l’instant. Comme souvent, elle décida de clore la semaine de bonne heure, expédia sa paperasse en retard et s’éclipsa vers 15 h. Rentra chez elle et s’allongea un moment, puis appela Yohann.

— Maya est chez son père, tu fais quoi, là ?
— Euh, hmm. Je me promène.
— Tu fais quoi, là ?! insista-t-elle lourdement.
— Je me promène, répéta-t-il.
— Et alors pourquoi as-tu hésité ?
— Disons que… je sors d’une église.
— Ha ha ! C’est vrai ?
— Oui. Je visite.

Elle leva les yeux au plafond. On aura tout vu.

— Tu ne bosses pas ? demanda-t-elle.
— RTT.
— Et sans me prévenir !
— Et toi ?
— J’ai carburé toute la semaine et je vais peut-être bosser ce week-end alors je m’accorde quelques heures de repos.
— Et sans me prévenir !
— Tu es où ?
— Je peux être chez toi dans une demi-heure, si c’est la question.

Lorsqu’il sonna, Marion se prélassait sous la douche. Elle s’enveloppa d’un peignoir pour venir lui ouvrir, encore dégoulinante, et repartit vaquer à sa toilette après lui avoir coulé son plus coquin sourire. Il la suivit du regard s’enfoncer dans le long couloir desservant les deux chambres, un cagibi et les W.C. accolés à la salle de bain. Malgré un dernier coup d’œil espiègle de Marion, il s’arrêta dans le salon, parcourut en diagonale la riche bibliothèque, en tira un livre dont il étudia la couverture : La théorie du chaos, d’Edward Lorenz. Le seul ouvrage scientifique de l’armoire. Et sûrement le seul que Marion n’avait pas ouvert. Il contourna la télé pour aller bouquiner sur le canapé, sur lequel les rideaux japonais projetaient une ombre ondulante. L’appartement se situant au cinquième étage, le bruit des voitures était atténué, formant un ronronnement presque agréable. Les murs aux couleurs sobres donnaient au lieu un cachet résolument moderne et intimiste, encore accentué par une série d’œuvres calligraphiques asiatiques. Par la baie vitrée entrouverte pénétrait une étonnante lumière oblique traçant des rais illuminant quelques virevoltantes particules de poussière.

Yohann claqua le livre en soupirant. Le chaos attendra… Puis gagna la salle de bain, se déshabilla et glissa derrière le rideau. Dix-sept minutes plus tard, séchage compris, ils se rhabillèrent, légèrement.

Marion mit de l’eau à chauffer dans la bouilloire électrique.

— Tu as prévu quoi pour ce week-end ? demanda-t-elle. Soirée batcave dans les catacombes, avec mygales et champignons hallucinogènes ?

Il haussa les épaules.

— Je vois Marco demain après-midi. Il va bien nous dégoter une soirée.
— Ah…

Le téléphone de Marion sonna. Elle se jeta dessus. Tarik revenait à la charge avec deux contacts : un traducteur œuvrant pour les services consulaires français et une femme de ménage de l’ambassade d’Allemagne. Rendez-vous pris à 19 h pour la seconde, Marion se hâta de composer le numéro de téléphone du premier.

Yohann arrêta la bouilloire et y fit tremper une boule de thé rouge.

— Bonjour monsieur, je m’appelle Marion, une amie de Tarik Ben Daouk, il a dû vous prévenir de mon appel ?
— Oui, oui, bonjour madame.
— Je vous dérange ?
— Non, ça va, ça va.
— Vous êtes seul ?
— Oui, pourquoi ?
— J’ai diverses questions à vous poser, dont certaines un peu sensibles.
— Tarik a prévenu. Je répondrai si je peux.

Marion lui précisa ses règles : confidentialité, anonymat total, sécurité maximale. Son interlocuteur, Ahmed Al-Jahani, n’était pas à l’aise, hésitant à chaque prise de parole, mais il accepta de jouer le jeu. Elle l’invita à télécharger un logiciel de messagerie et de visioconférence sécurisé, administré par Le trait d’Union. Cela prit plusieurs minutes. Ils raccrochèrent et poursuivirent la conversation par le biais de l’application. Elle lui posa une dizaine de questions sur son identité, son travail, sa famille. Puis elle but une gorgée de thé que venait de lui apporter Yohann et attaqua les choses sérieuses.

— Connaissez-vous des gens qui ont été pris en otages ?
— Ils travaillaient à l’ambassade, oui.
— Les cinq ?
— Cinq ? Je croyais six.
— Non, ils étaient cinq… c’est ce qui est dit, en tout cas.

Silence.

— Vous pensiez qu’ils étaient six ? s’étonna Marion.
— Il me semblait mais je ne sais pas.

Marion marqua un temps d’arrêt.

— Il s’agissait de Français ou de Libyens ?
— Des Français. Voilà ce que je sais : samedi soir, des terroristes ont tiré un obus sur l’ambassade, beaucoup du service de sécurité ont été tués. Les terroristes sont entrés et il y a eu des tirs partout et des morts. Il y avait encore plusieurs agents de sécurité, ils ont réussi à les bloquer au fond de la maison. Je pense que les terroristes voulaient fuir mais qu’ils ont été empêchés. Alors ils ont pris des otages. C’est bizarre parce que normalement, il y avait plein de militaires devant l’ambassade, et pas là. Après, vous savez… Les forces françaises sont venues et ça s’est mal passé.

Yohann eut alors une vision hallucinante : les tétons de Marion pointaient sous son tee-shirt. Pourtant, deux minutes plus tôt, tout était normal. Il se détourna pour dissimuler un sourire naissant difficilement répressible. Marion ne s’aperçut de rien. Ahmed non plus, seul le visage de son intervieweuse apparaissant sur son écran, qui lui livrait une image saccadée de piètre qualité.

Le traducteur expliqua que ce soir-là, malgré le week-end et l’heure tardive, une réunion importante était planifiée, dont il ne connaissait ni l’ordre du jour, ni l’identité des participants. Il savait juste qu’une quinzaine de personnes occupaient les lieux, sur la trentaine composant l’équipe en temps normal. Ahmed marqua une pause après avoir expliqué que deux de ses amis avaient été tués. Ému, au bord des larmes, fuyant le regard de Marion.

— Je comprends, répondit-elle après quelques secondes. Ça n’a pas dû être facile pour vous, pour vous tous qui travaillez à l’ambassade. Je vais essayer de savoir ce qui leur est arrivé. Je ne suis pas sûre que les choses se soient passées comme on le dit.

Elle lui laissa un répit. C’est Ahmed qui reprit la parole :

— Et il y en avait d’autres. Je sais pas qui c’était.
— D’autres ?
— Oui, d’autres Français, c’est ce qu’ils disent ici. Tu sais, il y a pas souvent des visiteurs à l’ambassade. Et vendredi matin, trois Français sont venus. Ils ont occupé une grande pièce de la maison. Ça a énervé tout le monde ici. Déjà qu’il y a pas assez de place.
— La DGSE. Et ces trois personnes, quand sont-elles parties ?
— Il en reste deux. L’autre, je sais pas.
— Ils sont aussi à l’ambassade d’Allemagne, maintenant ?
— Oui.
— Tu leur as parlé ?
— Ah non ! Ils sont méchants ! Ils ont des têtes méchantes, ils parlent à personne. Quand tu les vois, tu dis qu’il vaut mieux pas leur parler.
— Et que font-ils dans la journée, ces gens ?
— Je sais pas. Ils sont souvent ici mais je sais pas ce qu’ils font.

Marion réfléchit un instant.

— Tu as entendu les coups de feu, dimanche matin ?
— Non, je vis loin ailleurs, à quinze kilomètres. J’ai rien entendu. En arrivant, lundi matin, je savais même pas qu’il s’était passé quelque chose. C’est horrible.

Marion baissa la tête, puis reprit d’une voix douce :

— Est-ce que tu sais autre chose qui pourrait être intéressant ?
— Non, je pense pas.

Yohann lui tendit un bout de papier griffonné à la va-vite. Marion plissa les yeux pour déchiffrer ses hiéroglyphes et se redressa d’un coup.

— Ahmed, est-ce que tu crois que tu pourrais prendre une photo des deux hommes ?
— Euh… non, enfin, je sais pas. Je peux essayer. Mais… je sais pas.

Il était un peu perdu. Marion le rassura, tout en lui expliquant que c’était important pour elle et pour son enquête. Elle le remercia chaleureusement et mit fin à la conversation.

— Tu n’as qu’à écouter aux portes !
— Quoi ? Tu aurais voulu que je parte ? s’étonna Yohann.

Silence.

— Tu écris toujours aussi mal.
— De rien.

Marion sourit, révélant deux incisives qui se chevauchaient légèrement.

— Merci, une photo pourrait effectivement nous être utile.
— Tu as l’air stressée.
— Un peu. Ce n’est pas tous les jours que j’enquête sur des attentats. Toi, par contre, tu n’as toujours pas découvert ce que le mot « stress » voulait dire ?

Yohann n’avait jamais connu le stress et restait quasiment hermétique à la peur. De naissance. Ce qui lui avait coûté quelques valdingues mémorables. Comme cette fois où, à quatre ans, alors qu’il se tenait debout le poing en l’air en haut d’un toboggan, son père lui avait lancé sur un ton humoristique : « Vas-y Superman, envole-toi ! ». Ni une, ni deux, Yohann s’était jeté à l’horizontale pour s’écraser deux mètres plus bas. Sans gravité. Ou presque. Deux dents de lait avaient sauté. Un moindre mal.

Yohann s’étendit sur le canapé. Marion le rejoignit. Après réflexion, elle se résolut à lui relater toute l’histoire en lui ayant au préalable fait jurer qu’il n’en piperait mot à personne sous aucun prétexte. Pas de doute là-dessus : vu le nombre de phrases que Yohann prononçait dans une journée, vu le nombre de mots que chacune de ses phrases comportait, et en tenant compte de sa lenteur d’élocution, il lui aurait statistiquement fallu plus d’une semaine pour parvenir à raconter l’histoire dans son intégralité.

Yohann écouta avec attention, s’efforçant de tout enregistrer dans les moindres détails. Sans rien dire. À tel point que Marion dut vérifier à plusieurs reprises qu’elle ne parlait pas dans le vide.

Durant la demi-heure les séparant du second appel, ils discutèrent, raisonnèrent, déduisirent, imaginèrent. Dring. Cette fois, Marion demanda à Tarik d’installer le logiciel sécurisé.

— Alors, tu as eu Ahmed ?
— Oui, ça s’est très bien passé, merci.
— D’accord, j’ai Amina Akkaoui au téléphone. La femme de ménage.

La discussion s’éternisa. Amina s’avérant indolente, presque atone, Marion se vit contrainte d’enchaîner les questions. Rien de consistant n’émana de la conversation. Sa voisine de palier, une vieille dame qui ne quittait son poste de télévision que pour promener son chien, se serait montrée plus pertinente. Avant de mettre un terme à l’entretien, Marion tenta tout de même un « Donc vous n’avez rien remarqué de bizarre, de curieux ou d’inhabituel, depuis sept ou huit jours ? ». Amina répondit de façon vaporeuse. Puis elle lança une remarque anodine : mardi matin, dans les poubelles, elle avait aperçu un gros sac taché de sang. Tarik fit alors un commentaire spontané en direction d’Amina, qui compléta : un quart d’heure après avoir signalé sa découverte auprès d’un responsable de la sécurité, la poubelle était vidée et lavée.

— Est-ce qu’elle a vu les gens qui sont venus nettoyer ?
— …
— Non, elle dit que personne n’a vu.
— Est-ce qu’elle pourrait quand même demander, peut-être que quelqu’un aurait vu quelque chose ?
— …
— Elle dit que non, elle est restée travailler juste à côté, elle aurait vu.
— Comment ça, elle aurait vu !? riposta Marion. Si elle est restée à côté et que la poubelle a été nettoyée, alors elle a forcément vu ou entendu quelque chose !

Tarik s’adressa à Amina en obstruant le micro de la main, à voix basse. Marion les entendait tout de même vaguement. Le ton était musclé. La femme de ménage répondait de façon laconique et distante. Par oui ou par non. Puis il se tut. Cinq secondes passèrent. Marion attendait, sourcils froncés. Amina se remit à parler, de sa voix rauque et cassée.

— …
— Elle dit que c’est un Français qu’elle ne connaissait pas qui a vidé la poubelle et qui a donné l’ordre de nettoyer. Il était menaçant et avait l’air violent. Elle ne comprenait pas les paroles, mais les gestes, oui. Il lui a dit de se taire sinon il couperait sa gorge.

Marion écarquilla les yeux. Elle prit conscience que la nonchalance d’Amina n’était pas du dédain mais un symptôme de sa terreur.

L’homme faisait partie des Français arrivés le vendredi. Petit, les cheveux noirs, très bronzé, une grosse marque de naissance sur le cou, sous l’oreille de droite. Il était encore sur place.

Yohann crayonna de nouveau quelques mots, que Marion lut en secouant négligemment la tête. Il insista. Elle fit la moue mais posa néanmoins sa question :

— Est-ce qu’elle pourrait trouver des chiffons ou des éponges tachés du sang des poubelles ?
— …
— Elle dit que non, tout a été bouilli.

Marion rassura ensuite Amina et la remercia. Puis elle salua Tarik.

— Ils auront fêté l’Aïd avec un peu d’avance, commenta Yohann à peine le téléphone raccroché.

Marion lui lança un regard noir.

— Tu te crois à la CIA ?

Tu fricotes bien avec le GIGN…

Après une intense réflexion, Yohann marmonna :

— Et le Tarik, tu penses qu’il les a payées combien, tes sources ?
— Pardon ?! s’offusqua Marion.
— Le gars, il est plus retourné en Libye depuis des lustres, tu l’appelles et quatre heures plus tard tu obtiens toutes les infos que tu veux. Tu trouves pas ça un peu bizarre ?
— Tu crois qu’Ahmed et Amina me racontaient des histoires ?
— J’ai pas dit ça. Tu as vu comment la nana était paniquée. Elle ne disait rien, elle chuchotait, elle était terrifiée. Et en cinq phrases, il arrive à lui décrocher un truc pour lequel elle risque sa vie. Soit c’est un magicien, soit c’est un mec dangereux.
— Tarik me doit une fière chandelle. Il me renvoie l’ascenseur, c’est tout.
— Si tu le dis.

Marion se mordilla les lèvres. Ils en restèrent là.

— Allez, on bouge !

Ils sortirent s’aérer aux Buttes-Chaumont, qu’ils traversèrent sans s’arrêter. Ils marchèrent encore, en papotant, et tombèrent face à un bar à tapas qui les retint jusqu’à la fermeture. Marion profita à fond de ce moment de tranquillité. Yohann n’était pas très loquace, et ça l’énervait souvent. Mais ce soir-là, c’était exactement ce dont elle avait besoin. Du calme, de la détente, de l’humour, même graveleux.

Notre newsletter : gratuite, même par mauvais temps. On envoie quand on y pense…

Soutenir notre travail sur Tipeee / LMOUS