« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.
Les épisodes précédents :
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 1-2/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 3-4/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 5-6/31
Si Dieu cessait de pardonner une seconde,
notre terre volerait en éclats.
Julien Green
Dimanche 21 mai.
Cinq jours s’étaient écoulés. Elle n’appelait pas. Il avait beau se repasser le film en boucle, le sens profond du scénario qu’il avait lui-même écrit lui échappait. Il y avait certes du défi ; pour gravir une montagne, Yohann préférait affronter la falaise plutôt qu’emprunter les sentiers balisés. Mais il ne grimpait que les cimes qui le faisaient vibrer, les plus hautes et les plus ardues, celles qui le défiaient en poussant le vent à lui souffler à l’oreille : « Tu ne me monteras jamais ».
Dénuée de relief, Christine Jaret ne présentait aucun des motifs requis pour justifier son attirance. Sous des atours insipides, elle se montrait austère, renfermée, triste, fragile, dépourvue d’humour et de charisme. Pour couronner le tout, elle avait douze ans de plus que lui et — pire — faisait partie de la haute société. Et pas qu’un peu. Cela crevait les yeux, elle était née une tétine en or dans la bouche. Yohann n’avait jamais caché sa répugnance pour les bourgeois. La richesse ne le dérangeait pas le moins du monde, c’était leur attitude qui l’exaspérait. Le fait qu’ils vivent en secte, qu’ils affichent leur opulence comme un général arbore ses distinctions, leur façon de parler et leurs manières. Il n’empêche qu’à son grand désespoir, il se sentait irrésistiblement attiré. Rien de sentimental ni de charnel dans tout cela, mais il avait l’étrange pressentiment que son destin passait par cette femme.
12 h.
Yohann éprouvait les pires difficultés à émerger, englué dans une somnolence lourde et vaseuse. Sa soirée avait été mouvementée. Il s’était couché aux alentours de 4 h 30, bien imbibé, et n’avait pas encore fini de sécher. Son mobile sonna.
— Bonjour Yohann, ça va ?
— Ça va et vous ? répondit-il d’une voix graveleuse.
— Bien, bien.
Maintenant que je vous parle… Christine le pensa si fort qu’il en perçut l’écho télépathique.
— Est-ce que…
— Oui, l’interrompit-elle en riant.
— Très bien, donc disons 23 h au Dagobert, s’amusa-t-il.
— Plaît-il ?
Yohann écarquilla ses yeux vitreux, secoué par cette locution venue d’un autre monde.
— À 23 h au Dagobert, c’est une boîte échangiste sado-maso très sympa, rétorqua-t-il sur un ton sarcastique appuyé.
Il regretta immédiatement sa vanne vengeresse qu’il n’avait pas réussi à censurer à temps. Elle s’esclaffa :
— J’en parle à mon mari et je vous rappelle.
— Nom d’une queue fourchue, elle aurait de la repartie ? D’accord, et en attendant sa réponse, on pourrait peut-être prendre un café, un de ces jours ?
— J’allais vous le proposer.
Yohann commençait à réfléchir à une date, elle le prit de court :
— Je comptais justement monter sur Paris. Avez-vous déjeuné ?
Il en resta coi.
— D’accord ?
— Oui, oui. Oui, d’accord.
Il lui indiqua une brasserie, rue du Bourg-Tibourg dans le Marais. À deux pas de la rue de Rivoli, elle ne se sentirait pas trop dépaysée, pensait-il. Elle accepta d’emblée. Ils s’y retrouvèrent. Christine descendait de son taxi lorsque Yohann arriva. Il la surprit en lui posant la main sur l’épaule. Elle sursauta.
— Ah ! Vous m’avez fait peur ! s’exclama-t-elle, un grand sourire lui barrant le visage.
Il avança sa main pour serrer la sienne. Elle s’exécuta tout en se nuançant de déception, au regret de ne pas lui faire la bise. Puis elle se mit à rire, la boutade du club échangiste lui revenant en mémoire.
Quelques nuages indécis parsemaient un ciel principalement bleu. L’air était humide et frais. Des dizaines de badauds flânaient dans les rues, le regard oisif errant de-ci de-là. Des moineaux gazouillaient dans les arbres, tout heureux de pouvoir se dépenser sans compter, après un rude hiver et un printemps maussade venant de livrer ses premiers rayons de soleil.
Christine était ajustée d’un austère ensemble gris constitué d’une longue jupe à plis assortie d’une veste droite laissant entrevoir un corsage de soie blanc cassé. À son cou, un collier de perles blanches nacrées lui donnait un air vieille France bien marqué. Ses cheveux blonds parfaitement tirés — pas un ne dépassait — étaient attachés en un chignon plaqué juste au-dessus de la nuque. Un accoutrement digne d’une gouvernante expérimentée dont le seul trait de contemporanéité résidait dans les épaisses montures noires de ses lunettes.
Ils firent quelques pas et entrèrent dans la brasserie. Yohann balaya la clientèle. Une jeune fille portant un sweat à capuche sur une mini-jupe flashy les guignait d’un air perplexe. À la table d’à côté, un couple de trentenaires s’échangeait de discrets regards entendus. Tout au fond, une femme d’une cinquantaine d’années déshabillait Christine des yeux. Yohann s’arrêta sur elle. Malgré un visage terne et tailladé par les griffes du temps, son habillement frais et coloré la rendait plaisante, presque attirante. Il se tourna vers Christine qui se délestait de son sac pour le pendre au dossier de la chaise. Elle s’assit, raide comme la justice, faciès tendu, lèvres sévères. Seul son regard, à la fois timide et joyeux, suscitait la sympathie. Elle observa la place au travers de la baie vitrée adjacente. Yohann se posa sur sa chaise.
— Alors, bonne semaine ? demanda-t-il.
Elle sourit.
— Très bonne, merci. Maintenant que je vous vois.
Yohann ressentit une gêne étrange. Il avait le sentiment d’abuser d’elle. Une sensation surgissant d’ordinaire au petit matin, lorsqu’en se réveillant, il se trouvait confronté à une inconnue. Mais en pleine journée, avec une femme qu’il voyait pour la deuxième fois de sa vie, tout habillée, c’était une première.
— Et vous ?
— Ça va. Je me remets des résultats de l’élection, lança-t-il sans trop de conviction.
Elle bondit sur le sujet.
— Vous auriez préféré Lamour ?
— Ne serait-ce que pour le nom, oui.
Christine rigola. À force de questions, elle réalisa cette étrange chose : Yohann ne se sentait pas concerné par la politique. Dans sa famille, on parlait politique du matin jusqu’au soir. Plus encore : on mangeait politique, on buvait politique, on respirait politique.
— Surtout mon mari.
Yohann se redressa.
— Ah ?
— Oui, la plupart de ses amis sont députés ou ministres.
Il fit mine d’être surpris.
— Voire président.
— Ah bon ? Il connaît Jean-Charles Andrieux ?
— Cinq minutes après la cérémonie d’investiture, il était dans son bureau pour sabrer le champagne. Ils se connaissent depuis cinquante ans. Jean-Charles s’est lancé dans la politique très jeune. Mon mari a préféré le monde de l’entreprise mais ils n’ont jamais cessé de faire des affaires ensemble.
Yohann tiqua.
— Comment peut-on faire des affaires entre le monde politique et le monde économique ?
Christine oscilla dubitativement la tête. Je parle trop, je parle trop ! Yohann attendait la suite avec impatience. Le serveur apporta la carte, Christine s’y plongea dans l’instant.
— Alors…
Elle était tranquille, enjouée, spontanée et naturelle. Mais elle affichait toujours ce révulsant petit air bourgeois tant assorti à son uniforme. Et à ses boucles d’oreilles, compactes, serties d’une grosse perle blanche bordée de diamants. Six mois de salaire d’informaticien plantés sur chaque oreille.
Christine releva le nez :
— Vous ne consultez pas la carte ?
— Le plat du jour m’ira très bien. Et donc, vous disiez ?
Elle secoua la tête.
— Non, ce n’est pas important.
Yohann bouillait d’en apprendre davantage mais il ne voulait pas la brusquer. Il acquiesça. Le serveur revenant à la charge, ils commandèrent. Et Yohann d’ajouter deux coupes de champagne à la prescription. Il proposa ironiquement de trinquer à l’élection de l’ami de son mari. Et commanda une autre paire de coupes dès que la première fut vidée, très vite. Christine lança quelques piques humoristiques, qu’il s’efforça d’applaudir de son rire le plus amène. Il tenta bien de revenir à son époux, mais à chaque fois, elle changeait prestement de sujet. Il l’interrogea aussi sur son enfance, ce qui doucha un tant soit peu son enthousiasme : elle se mit à chercher ses mots, marquant des temps d’arrêt à rallonge. Elle bégaya, même. Mais elle mettait un point d’honneur à ne fuir aucune question.
— Vos parents étaient stricts, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Oui, oui. Ce n’est pas simple d’élever sept enfants. Il faut une certaine discipline.
— Et vous étiez l’aînée, donc l’assistante des parents ?
Emplie d’amertume, Christine ne put qu’approuver l’assertion.
— Votre père était absent, votre mère était froide et distante, vos frères prenaient toute la place et vous n’étiez pas plus considérée que la gouvernante, dévalorisée en permanence.
Christine se décomposa, se sentant déshabillée par ses mots. Déconsidérée, dévalorisée… L’espace d’un instant, il crut revoir la femme fragile et vulnérable de leur première rencontre. Il guettait sa réaction, à l’affût du moindre tremblement ou de quelconques prémices de panique. Mais rien ne vint. Elle aligna ses couverts, l’appétit l’ayant abandonnée. Lorsqu’elle dirigea son regard vers l’extérieur, Yohann perçut un reflet dans ses yeux. Était-il allé trop loin ? Un froid glacial s’installa.
— Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça… Je…
Elle secoua vivement la tête, le stoppant dans son élan. Choquée, elle se révéla pourtant incapable de le contredire. Il venait de résumer ses vingt-cinq premières années en une seule phrase bien pesée, là, maintenant, dans une médiocre brasserie parfumée à l’huile de friture. Elle comprit alors qu’elle n’avait jamais osé se pencher franchement sur son passé. Elle avait souffert, elle avait été laissée de côté, mais elle avait toujours fait ce qu’on attendait d’elle sans réfléchir. Yohann était persuadé qu’elle allait de nouveau s’effondrer, se recroqueviller, fuir. Il n’en fut rien. Même chamboulée, Christine trouvait la force de rester digne.
— Excusez-moi, dit-il en se levant.
Elle ne bougea pas, le regard aspiré par ses pensées. Yohann passa au comptoir, commanda un café et un thé puis sortit de la brasserie à la dérobée. Trois minutes plus tard, les boissons furent servies. La chaise de Yohann restait vide. Trois minutes plus tard, encore, elle le chercha du regard. Où est-il ? Trois minutes plus tard, enfin, l’inquiétude la gagna. S’il ne revenait pas ? Et Yohann réapparut, une main derrière le dos. Il s’assit et lui tendit par surprise un bouquet de marguerites, sans rien dire. Christine se statufia. Avant de sourire. Gênée, mais ravie. Elle le fixa intensément, comme si rien d’autre n’existait. Yohann engloutit son café d’une traite. Elle accentua son sourire en effleurant du bout du nez les fleurs capiteuses, une à une. Le silence se réchauffa.
— On est dimanche, pourquoi n’êtes-vous pas avec votre mari ? demanda-t-il après un long moment.
— Il est parti ce matin en urgence. Sans prévenir. Il a reçu plusieurs appels pendant la messe. Et un SMS. Il est sorti et a disparu. Il m’a laissé un message pour me dire qu’il rentrerait tard dans la nuit, voire le lendemain. Que je ne l’attende pas.
— On a le droit de laisser son mobile sonner pendant la messe ?
— Non ! rigola Christine. Il le laisse allumé mais il coupe le son.
— Ah…
— Vous n’allez pas souvent à l’église ?
— Non.
Quoique. Il repensa à sa soirée de la veille : au détour d’une galerie souterraine, dans les catacombes, alors qu’ils vagabondaient à la recherche de leur lieu de rendez-vous, Yohann, Marco et leurs trois acolytes s’étaient retrouvés par erreur dans une salle voûtée couverte de sculptures délabrées. Une ancienne crypte, dans laquelle ils braillèrent une paire de chansons paillardes aux consonances légèrement anticléricales. Il hésita, mais renonça finalement à rapporter cette aventure païenne à Christine.
— Non, non, confirma-t-il. Je visite, de temps en temps, en touriste.
Quelques secondes passèrent.
— Est-ce que…
— Oui, le coupa-t-elle en riant.
— Alors j’attendrai votre appel.
Ils quittèrent la brasserie et marchèrent en direction de la rue de Rivoli. Puis vers l’Hôtel de Ville. Lorsque Yohann annonça son départ, Christine eut du mal à cacher sa déception. Avant qu’il ne lui tende la main, elle lui imposa une bise, à la fois timide et langoureuse. Yohann marqua sa surprise. Elle se sentit stupide et enchaîna par un second baiser jugal bien plus conventionnel. Rouge de honte, elle baissa la tête, que Yohann lui redressa d’une pichenette sous le menton. Ils se quittèrent là-dessus. Yohann marcha sans se retourner jusqu’à la station de métro de l’Hôtel de Ville. Christine le regarda s’éloigner. Et l’euphorie se mua en nostalgie. Des picotements gagnèrent ses mains. Éperdue d’un sentiment hypnotique qu’elle ne connaissait pas.
16 h.
Rentré chez lui, l’esprit tout embrouillé, Yohann s’affala sur le canapé. Il avait passé deux heures avec Christine, à faire des phrases ! Ereintant. Il s’allongea et ferma les yeux.
Un souvenir lui traversa l’esprit. Âgés d’une douzaine d’années, avec Marco, dans une cabane de chasseur abandonnée, ils discutaient. « Ça te dirait pas de faire la révolution ? » avait-il alors demandé à son camarade. « Révolutionnaire, ça en jette mais ça paie bien ? » lui avait rétorqué Marco, un brin hésitant. « Hey, tu ne veux plus faire vétérinaire-charcutier ou courbeur de bananes ? » avait-il ajouté en rigolant. À cette époque, lorsqu’on le questionnait sur son futur métier, Yohann mettait un point d’honneur à répondre de la façon la plus absurde possible. « À voir, mais bon, une petite révolution, y a que ça de vrai, j’te le dis ! » S’ensuivit une discussion aussi grandiose que poétique sur les bienfaits de l’insurrection populaire. Yohann était sérieux. Étonnamment sérieux. Il avait même été jusqu’à planifier quelques rocambolesques coups d’éclat. Aucune revendication humaniste ou sociale, chez lui, juste un irrépressible besoin de « foutre le bordel ». Et le voilà qui fricotait avec une dame de la haute. Il s’assoupit sur cette funeste pensée.
Une heure et demie plus tard, la sonnette retentit. Saleté d’invention ! Yohann se réveilla en sursaut, les plis du coussin incrustés sur la joue.
— Oui ? grogna-t-il dans l’interphone.
— Yohann ?
— …
— C’est Christine.
Stupeur.
— Christine ?
— Oui, Christine… Jaret.
Elle prononça son nom de famille en l’étouffant. Honteuse ? Yohann écarquilla les yeux et pivota sur lui-même. Par chance, sa dernière séance de ménage trimestrielle datait de la veille.
— C’est au troisième, dit-il en appuyant sur le bouton.
Il ramassa les vêtements sales jonchant le sol, les bazarda dans un placard. Pour la vaisselle, il se contenta de recouvrir l’évier d’une planche à découper, et vaporisa quelques jets d’un désodorisant d’intérieur à la lavande. Il ouvrit la porte alors que Christine arrivait, tout sourire.
— Comment avez-vous trouvé mon adresse ?
— J’ai cherché votre nom dans les Pages blanches.
— J’ai toujours refusé d’y apparaître !
— Il faut croire qu’ils s’en moquent. Entre nous, j’ai rencontré bien plus de difficultés à trouver une épicerie qui vende du champagne frais ! lança-t-elle en dévoilant la bouteille qu’elle dissimulait jusque-là dans son dos.
Yohann se frotta la tempe.
— Au moins aussi dur que de dénicher un kebab à Neuilly, j’imagine.
Il s’écarta, elle le frôla en passant devant lui et parcourut le couloir qui l’amena jusqu’au coin cuisine.
— C’est donc ici que vous habitez, dit-elle en scrutant le studio.
Un canapé convertible gris clair, collé au mur de gauche, une table basse et deux poufs constituaient la partie salon. En face, entre les deux fenêtres, se tenait un bureau métallique sur lequel reposait un ordinateur portable. Au fond, une grande armoire en pin faisant aussi office de penderie occupait la totalité du mur. Les cloisons, couvertes d’un papier peint blanc vieillissant, étaient vierges de décoration. Les fenêtres, dénuées de rideaux. Le lino imitation parquet rebiquait aux jointures.
— C’est ici que j’habite, oui, mais…
Elle lui tendit la bouteille en se retournant.
— Je vais la mettre au frais.
— Elle est déjà fraîche.
— C’est vrai.
Désarçonné, encore embrumé de sa sieste interrompue, Yohann posa la bouteille sur le bar et sortit deux verres. Des verres à moutarde ! Christine fronça instinctivement ses sourcils affinés, le visage chiffonné par la colère. Mais elle se ravisa aussitôt. Son regard flotta dans le vide. Des verres à moutarde… Le courroux l’ayant assaillie dans un premier temps laissa place à une fulgurante introspection. Des verres à moutarde, où est le problème ? La réponse lui vint illico : Alain ! C’était SA réaction, dans ce genre de situation. Capable de faire virer un serveur pour une trace de doigt sur un verre. La première chose qu’il faisait, en s’installant à la table d’un restaurant, était de réclamer un autre emplacement, qu’on lui change les couverts, les serviettes ou la nappe. Il fallait qu’il se plaigne d’entrée, pour bien montrer que c’était lui, le chef. Et personne d’autre. Elle se remit à sourire, bizarre. Yohann fit sauter le bouchon, remplit les deux godets et vint s’asseoir à côté d’elle sur le clic-clac. Elle leva sa coupe de fortune pour porter un toast, les yeux toujours à moitié absents.
— À quoi trinquons-nous ? demanda-t-il après avoir fait tinter le verre.
— À notre première fois ! répondit-elle en frottant nerveusement la main gauche sur sa jupe.
Yohann manqua de s’étouffer alors qu’il venait d’ingurgiter sa première gorgée.
— À la première fois que je bois du champagne dans un verre à moutarde, ajouta-t-elle.
Il dodelina benoîtement de la tête. Lui l’impassible, le blasé de la vie, le dur à cuire… dépassé par la situation.
— À la première fois que je viens chez vous.
Elle but une nouvelle gorgée. Lui aussi.
— Et vous, n’avez-vous pas une première fois à fêter ?
Il entama une profonde réflexion. Elle se délesta de son verre et lui posa une main sur la cuisse. À peine eut-il le temps de pencher la tête, pour vérifier la réalité de la situation, qu’elle lui avait déjà gauchement plaqué l’autre main sur la joue. Pour finir par appliquer ses lèvres sur les siennes. Il se recula et la dévisagea. Son regard paniqué le rassura. Elle venait de faire la chose la plus irrationnelle de sa vie. Elle s’était jetée à l’eau sans savoir ce qui se cachait sous la surface. Un requin ? se demandait-elle maintenant. Glacée. Il lui caressa la joue. Les yeux dans les yeux.
Il posa son verre sur la table et lui glissa une main derrière la nuque, mais fut arrêté dans sa course par ce satané chignon tout droit sorti du Moyen Âge. En un tour de main, Christine libéra sa chevelure qui retomba au ralenti sur ses épaules. Yohann l’embrassa de nouveau, humant ce délicat parfum fleuri qui l’enveloppait peu à peu. Elle frémit en fermant les paupières. Il s’immobilisa jusqu’à ce qu’elle les rouvre. Sourit et l’embrassa encore. Elle tremblotait. Il enfila une main sous sa fesse, l’autre sous la cuisse opposée et la souleva d’un coup pour la plaquer à califourchon contre lui. Elle se raidit. Puis soupira en laissant ses paupières se détendre. Leurs lèvres s’entremêlaient sensuellement. Elle se laissait aller. Sa jupe s’était retroussée, laissant entrevoir des cuisses fermes et musclées, que Yohann caressa lascivement. Sa peau était douce comme la soie.
Il se leva d’un bond. Se retrouvant perchée sur lui, affolée, elle serra les cuisses. Il se mit à marcher. Elle posa ses mains sur ses joues et l’embrassa. Elle avait vu faire ça, dans les films. Continuant de l’étreindre, sa respiration s’accéléra. Elle exhala un soupir lorsqu’il la posa sur le tabouret du bar. Il colla son visage au sien, orienta son regard vers le bas, écarta sa veste et posa la main sur son sein. Releva les yeux pour jauger sa réaction. Sa respiration devenait haletante, sa peau se pavait de rougeurs inégales. Son visage était déformé par des spasmes incessants, sa nuque agitée de soubresauts. Elle le buvait du regard, angoissée, nerveuse, mais volontaire.
Il déboutonna son chemisier. Leurs joues se touchaient. Il sentait son souffle chaud et rapide lui caresser le cou. Sa poitrine… Sa poitrine lui apparut, comprimée dans un soutien-gorge de trois tailles trop petit. Pourquoi se torture-t-elle ainsi ? Il glissa la main derrière son dos et fit sauter l’agrafe, le soutien-gorge gicla sous la pression, laissant apparaître une paire de seins volumineux au galbe parfait. Yohann les contempla, vibrant au rythme de son cœur qui battait la chamade. Puis les caressa. Et leva les yeux. Elle le fixait, paralysée. Mon Dieu, pardonnez-moi ! Yohann l’embrassa, tout en lui caressant les seins, les épaules, le cou, la joue, les seins… Il plongea une main entre ses cuisses, lui déclenchant une violente secousse. Il se recula de quelques centimètres et attendit quelques instants. S’il me voyait, il me tuerait ! Il approcha de nouveau son visage, frôla son nez, effleura sa joue. Amorça une descente lascive le long de son cou. Elle se cambra sous l’effet de l’onde envoûtante s’épanouissant de chacune de ses caresses, et diffusant inexorablement jusque son bas-ventre. Il lui effleura les tétons du bout des lèvres, elle se tétanisa.
À son grand désarroi, Christine jouit à deux reprises — soit une de plus qu’au cours des quinze dernières années, en comptant l’orgasme onirique qu’elle courut confesser au petit matin, honteuse. Deux orgasmes qu’elle n’avait pas réussi à déjouer, malgré toute l’énergie qu’elle y consacrât. Elle était éreintée. N’avait jamais vécu une telle chose. Du temps où elle et son mari pratiquaient encore, les coïts conjugaux ne dépassaient que très rarement la dizaine de minutes. Ils y avaient passé plus d’une heure. Après un long recueillement silencieux, des répliques de spasmes extatiques parcouraient encore son corps. Elle était collée à lui sur la banquette.
Yohann se leva, poussa la table basse et déplia brusquement le canapé, sans avoir pris la peine de prévenir Christine au préalable. Son cœur fit un bond, elle cria. Il rigola. Et la réalité la rattrapa : elle était nue comme un ver, au beau milieu du salon. À la cuisine, Yohann remplissait les deux verres de champagne. Elle se redressa d’un coup de reins et attrapa ses vêtements qu’elle utilisa pour cacher sa nudité. Elle se leva et chercha du regard. Pas de chambre… Une salle de bain ? Yohann lui tendit un verre. Elle se sentit cruche, les deux mains occupées à dissimuler un corps qu’elle venait de lui offrir à satiété.
— En face de la porte d’entrée.
Elle ne se fit pas prier. Tandis qu’il se retournait sur son passage, ses yeux s’ouvrirent en grand. Elle est belle. Il porta le verre à sa bouche et déglutit une gorgée en grimaçant. Beurk ! C’est chaud ! Après avoir renfilé son caleçon, il s’étala de nouveau sur le lit, en travers, sur le dos, les bras en croix. Christine réapparut cinq minutes plus tard, rhabillée et recoiffée. Elle s’assit sur le bord du canapé, genoux accolés, visage tendu. Yohann l’observa, à l’envers. À nouveau, ses yeux s’ouvrirent en grand, puis se refermèrent, paupières contractées. Belle ? Elle prit son verre, le porta à ses lèvres et le reposa. Yohann bascula sur le flanc, la face orientée dans sa direction, la tête appuyée sur sa main, elle-même appuyée sur son coude enfoncé dans le matelas. Il la détailla.
— J’ai rarement vu d’aussi beaux seins. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait pour que tu les martyrises autant ?
Tant gênée par l’assertion que par le tutoiement, elle absorba une nouvelle gorgée.
— Il faut que j’y aille, annonça-t-elle d’un air emprunté, en se levant.
— Ça, ça veut dire que tu n’as pas aimé.
Bloquée. Que pouvait-elle bien dire ? Que c’était la première fois qu’elle faisait l’amour avec un autre homme que son mari ? Qu’elle n’avait jamais rien vécu d’aussi intense ? Qu’elle risquait l’échafaud si cela venait à se savoir ? Avant d’être condamnée à errer en enfer pour les siècles des siècles, éventuellement. Elle se contenta de sourire en soupirant. Yohann l’examina de la tête aux pieds. Dix minutes plus tôt, il faisait l’amour à une tigresse d’à peine quarante ans, musclée, au corps de rêve, cheveux au vent flottant au gré de leurs ébats. C’était maintenant une austère préceptrice catholique qui se tenait devant lui. Elle rechaussa ses lunettes et accentua son sourire, ce qui creusa ses ridules à peine visibles en rides bien installées.
Yohann se leva pour l’embrasser. Elle se dirigea vers la porte. Il la retint pour lui expliquer qu’à Montreuil, il ne suffisait pas de sortir dans la rue et de tendre le bras pour arrêter un taxi. Il lança une application sur son téléphone. Quelques clics plus tard :
— Dans vingt minutes.
— Vingt minutes ??
— Vingt minutes !