Si "les mots ont un sens", parlons "islamophobie"  - Antisémitisme Christophe Barbier Désinformation Extrême-droite Histoire Islam Islamophobie Laïcité Langue Française Langues Linguisme Manipulation des médias Médias Mots Politique Racisme Religions
| 23/04/2026

Si "les mots ont un sens", parlons "islamophobie"

Image d’illustration © Napakatbra + IA | Les Mots Ont Un Sens | Public domain

Il existe une petite manie très contemporaine : quand un mot dérange, au lieu de discuter de ce qu’il désigne, on le redéfinit. C’est plus rapide, moins fatigant, et ça passe mieux à la télé. Dans le genre, le mot « islamophobie » est devenu un cas d’école.

Ces derniers temps, on entend de plus en plus souvent que « l’islamophobie, ce n’est pas la haine des musulmans, c’est seulement la critique de l’islam ». Dit comme ça, c’est propre, c’est net. Presque scientifique. Juste un détail : c’est faux.

Le moment gênant : ouvrir un dictionnaire

Quand on doute du sens d’un mot, il existe un outil révolutionnaire : le dictionnaire. Et là, au mot islamophobie, la surprise est totale :

  • Hostilité envers l’islam, les musulmans (Larousse )
  • Hostilité envers l’islam et les musulmans (Robert )
  • Aversion envers l’islam ou ceux qui s’y rattachent (le-dictionnaire.com )

Rappel utile : un dictionnaire ne dit pas ce que les mots doivent signifier. Il dit juste comment ils sont principalement utilisés par la populace babillarde que nous sommes. Et heureusement qu’ils sont là, les dicos. Parce que sinon, n’importe qui pourrait décider demain que « les barbillons de ma verdouze sont coquelicots » signifie « j’ai fait une ratatouille avec les légumes du jardin ». Et bon courage pour la conversation. Le sens des mots n’a jamais été un détail.

Le tour de magie lexical

Réduire l’islamophobie à la seule critique de l’islam, ce n’est pas neutre. On remplace l’idée que des êtres humains se font discriminer, insulter ou agresser par la seule et froide idée qu’une religion est critiquable. Autrement dit : on fait disparaître des victimes derrière un nuage de poudre lexicale. Bien sûr, on peut critiquer l’islam. Comme on peut critiquer le catholicisme, le protestantisme, le marxisme, le véganisme ou cette passion française pour les réunions de deux heures qui auraient pu se régler en un e-mail de quelques lignes. Mais, au final, il nous manquera un petit quelque chose : un nom commun pour désigner la haine des musulmans. Et c’est bien ça le problème, car sans mot associé, une réalité aura tendance à disparaître. D’ailleurs, ne serait-ce pas le but recherché ? Aïe…

Question con : est-il permis d’être « antisémite » parce qu’on n’aime pas les langues sémitiques ?

Reformuler des définitions entre la poire et le café a une autre implication : tout le monde va pouvoir s’amuser à bricoler dans son coin. Exemple avec le terme « antisémitisme », dans lequel on distingue le mot « sémite », qui désigne originellement les peuples liés par des langues sémitiques (hébreu, arabe, araméen, amharique, etc.). Aujourd’hui, les Juifs représentent moins de 5 % des locuteurs de ces langues. Bizarre… A-t-on donc le droit de se dire « antisémite » parce qu’on n’apprécie pas certains dialectes ? Ce n’est pas conseillé.

Ce terme « antisémitisme » a d’ailleurs été créé au XIXe siècle par des théoriciens suprémacistes européens pour remplacer le terme « judéophobie » alors en vigueur. Il est aujourd’hui bien établi que ce glissement a été fabriqué pour stimuler la haine antijuive en présentant les Juifs comme des éléments supposément « étrangers », voire comme des ennemis de l’intérieur. Bel exemple de changement de sens des mots à caractère raciste ! Les temps changent… ou pas.

Mais… peut-on améliorer tout ça ?

Bonne nouvelle : toute langue évolue en permanence. Après la phase « dictionnaire », rien ne nous empêche de réfléchir, voire de (tenter de) faire évoluer les mots. Étant d’un naturel progressiste, je ne rechigne devant aucune réflexion susceptible d’améliorer notre usage de la langue française. Alors allons-y, tentons le coup. Nous avons donc besoin de deux termes distincts qui matérialiseraient la « critique d’une religion » et la « haine de ses pratiquants ».

Concernant l’islam : islamophobie et musulmanophobie, pourquoi pas. Concernant le catholicisme, c’est plus compliqué : catholicismophobie et catholicophobie ? Je ne vois pas mieux. Et bon courage aux dyslexiques ! Concernant le judaïsme : judaïsmophobie et juifophobie ? Bof… On pourrait aussi créer un lexique plus complet en variant les suffixes : ‑phobie (grec phobos = peur, crainte), ‑misie (grec misos = haine), ‑critique (grec kritikos = juger, critiquer). Bon, je vois que mes propositions ne convainquent pas grand monde.

Morale de l’histoire : le problème n’est pas seulement qu’on malmène un mot, il s’en remettra. Le problème, c’est ce qu’on essaie de faire disparaître avec.

Parlons (et prenons) langue, maintenant

Une langue (particulièrement la française) n’obéit pas à des lois scientifiques. Elle charrie une culture millénaire, héritée de strates anciennes, souvent oubliées. Chaque mot est chargé d’un passé, d’images et de sens patinés par le temps.

Nos bons linguistes de plateau n’emploient-ils jamais l’expression « poser un lapin » ? Qui ne veut aujourd’hui strictement rien dire ! Faut-il pour autant la bannir ? Cette expression vient d’un autre âge, où peut-être « lapin » signifiait duperie ou escroquerie, souvent aux dépens de prostituées laissées sans paiement après service rendu… la version antique (et libertine) du resto-basket.

Et pourtant, l’expression vit encore très activement, parfaitement comprise au sens de « ne pas se rendre à un rendez-vous sans prévenir ». Devrait-on l’effacer parce qu’elle dérange quelques prescripteurs médiatiques ? Que nenni !

Une langue n’appartient ni aux plateaux de télévision ni aux faiseurs de normes improvisés. Elle appartient à ceux qui la parlent. À eux seuls revient le pouvoir de la faire évoluer, lentement, organiquement. Et c’est précisément ce qui agace ceux qui voudraient la décréter. Ça les énerve, les choupinous !

« Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots », disait Jean Jaurès. C’est tout simplement… la phrase fondatrice de ce site.

Cet article est publié sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0. Détails ici.
Exemple de crédit à insérer sous la republication (prêt à copier/coller) :
Article original publié sur Les mots ont un sens.
Auteur : Napakatbra / LMOUS.
Article sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0.

Notre newsletter : gratuite, même par mauvais temps. On envoie quand on y pense…