Mortalité infantile : la France tombe toujours plus bas, ou l’art de laisser pourrir les rapports  - Canard Enchaîné Décès Enfance Enfants Femmes Gouvernement Grossesse IGAS Inégalités Maternités Mortalité Mortalité infantile Pauvreté Précarité Santé Santé publique
| 10/08/2026

Mortalité infantile : la France tombe toujours plus bas, ou l’art de laisser pourrir les rapports

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À l’heure du « réarmement démographique national » cher à notre président, la nouvelle fait tache. La France, qui aime se présenter comme une grande puissance médicale, championne de la natalité et patrie de la protection sociale, se retrouve désormais au 23ᵉ rang sur 27 des pays de l’Union européenne pour la mortalité infantile. C’est gênant…

La dégradation ne date pas d’hier, elle dure depuis 2011. L’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a livré un rapport en janvier au ministère de la Santé. Mais il aura fallu attendre sept mois et une révélation du Canard enchaîné pour qu’il soit rendu public. Ce document de 306 pages sobrement intitulé « Organisation de la périnatalité dans les territoires » se penche sur cette « augmentation continue et grave de la mortalité infantile au cours des quinze dernières années ». Sacré programme, mais visiblement pas trop urgent pour le ministère. Prématuré ?

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de publier ce travail ? Mystère. Enfin, pas tout à fait. Le 8 juillet, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé la création d’une « mission destinée à formuler des propositions concrètes » sur la mortalité infantile. La méthode est connue : lorsqu’un rapport embarrasse, on l’enfouit au fond d’un tiroir, puis on en commande un autre. Avec un peu de chance, le problème aura disparu avant la remise des conclusions plus acceptables. Croisons les doigts.

Prise de conscience

Sauf que… rapidement, le rapport tape sournoisement : « l’enjeu de la mission est celui d’une prise de conscience collective et d’une mobilisation nationale, toutes deux désormais indispensables »… car (114 pages plus tard) « aucune prise de conscience tangible des autorités sanitaires n’a suivi les alertes émises par les instances statistiques et les enquêtes épidémiologiques ». Ouch… traduction : les gouvernements savaient, mais n’ont rien fait. Bon, on commence à comprendre. Mais continuons.

2 709 décès en 2024, soit 1 bébé sur 250

En France, un enfant sur 250 meurt avant de souffler sa première bougie. En 2024, cela a représenté 2 709 décès. La France occupait pourtant la 3ᵉ place européenne en 2000. Elle est tombée au 20ᵉ rang en 2014, puis au 23ᵉ à partir de 2022. Dans le même temps, le taux de mortalité infantile est passé de 3,5 décès pour 1 000 naissances en 2011 à 4,1‰ en 2024. Derrière ces taux, il y a des enfants, des familles et des drames. En 2024, un quart des décès ont eu lieu le jour même de la naissance. La moitié des morts sont survenues entre le premier et le 27ᵉ jour de vie. Et le dernier quart se situe entre le 28ᵉ jour et le premier anniversaire.

Le rapport de l’IGAS donne également une idée du nombre de décès qui pourraient être évités. Si la France était dans la moyenne européenne, 529 morts pourraient l’être chaque année. Si elle atteignait les résultats de l’Italie ou du Portugal, soit 2,5‰, ce sont 1 057 bambins qui seraient épargnés.

Des maternités fermées, mais pas de coupable désigné

Depuis 1998, les pouvoirs publics ont fermé massivement les petites maternités (de moins de 300 accouchements par an) « pour des raisons principalement économiques et budgétaires ». Ces petits établissements ont presque tous disparu en 2011, date à laquelle la mortalité infantile est repartie à la hausse. Le rapport de l’IGAS se montre toutefois prudent. Il conclut que « les restructurations de l’offre de soins ne semblent pas avoir eu d’effet notable sur les évolutions de la mortalité infantile néonatale depuis 2011 ». Voilà qui devrait rassurer tout le monde. Mais, bizarrement, il cite une quinzaine de fois les risques liés à l’éloignement géographique des maternités. Deux des recommandations finales demandent notamment de mieux informer les femmes enceintes vivant loin des maternités et de faciliter leur accueil à l’hôtel avant l’accouchement. Comme quoi, c’est quand même (un peu) à prendre en compte. Problème : aucune évaluation n’a encore été menée sur ces fermetures. Donc on ne sait pas… Pas vu, pas pris.

La pauvreté, première suspecte

Contrairement à ce que le ministère de la Santé a longtemps laissé entendre, les causes de la dégradation sont plutôt bien cernées. Et si le phénomène est multifactoriel, « le rôle des facteurs d’ordre populationnel s’avère prédominant ». Mais qui aurait pu prédire ?

Premier facteur : la précarité sociale. La mortalité néonatale est nettement plus élevée dans les populations les plus pauvres. Entre 2004 et 2022, « le taux de mortalité infantile varie en moyenne de 2,2‰ pour les cadres, à 3,5‰ pour les ouvrières et 3,6‰ pour les employées. Ce taux est encore plus élevé pour les femmes inactives ou celles dont la catégorie sociale est inconnue, avec 5,1‰ ». Dans le même temps, selon l’INSEE, la pauvreté a régulièrement progressé en France. Entre 2004 et 2024, le taux de pauvreté (< 60% revenu médian) est passé de 11,7% à 15,4%. Impossible d’en conclure quoi que ce soit, mais cela nous donne quand même un petit indice.

Deuxième facteur : l’âge des mères. L’âge moyen des femmes enceintes est passé de 29,9 à 30,7 ans entre 2010 et 2019, tandis que la proportion de mères âgées de 35 ans ou plus progressait de 19,1 à 25,8%. Le risque de complications, et donc de mortalité néonatale, augmente avec l’âge : la mortalité infantile reste inférieure à 4‰ entre 26 et 37 ans, dépasse 5‰ à partir de 44 ans et atteint 11,3‰ lorsque la mère a 47 ans.

Troisième facteur (?) : l’origine géographique des parents. Le taux de mortalité infantile atteint 4,6‰ chez les mères nées au Maghreb et 7,5‰ chez celles nées dans un autre pays d’Afrique, contre un taux nettement inférieur chez les femmes nées en France, ce qui a « provoqué une hausse du taux de mortalité infantile de 0,25 point selon l’INSEE ». Il s’agit du seul facteur chiffré. Là encore, les causes sont à rechercher dans la pauvreté, l’accès aux soins, le logement, l’isolement, les conditions de travail et le suivi de grossesse.

La carte de France des inégalités

Les écarts entre départements sont considérables. L’Ariège affiche un taux de 7,3‰, le Doubs 6,5, le Puy-de-Dôme 5,8, le Territoire de Belfort 5,7 et le Val-d’Oise 5,6. À l’inverse, la Haute-Savoie atteint 1,7 pour 1 000, le Morbihan 1,9, la Manche et le Calvados 2,0, la Vendée 2,2, le Finistère et la Côte-d’Or 2,3. Et si on revendait l’Ariège ?

Ces écarts ne relèvent pas seulement de la géographie. L’exemple de l’Île-de-France est particulièrement parlant. La région affiche un taux de 4,5‰, mais les résultats vont du simple au double : de 3‰ dans les Hauts-de-Seine à 6‰ en Seine-Saint-Denis. Deux départements voisins, mais des niveaux de pauvreté, de logement, de santé et d’accès aux soins très différents. Or l’Île-de-France représente plus de 22% des naissances françaises hors Mayotte. Ses résultats pèsent donc lourd dans la moyenne nationale. Quand la Seine-Saint-Denis tousse, la statistique nationale s’enrhume. Allez… Seine-Saint-Denis et Ariège, deux pour le prix d’un !

D’autres facteurs aggravants sont aussi mentionnés : l’augmentation des grossesses multiples, cinq fois plus à risque que les grossesses simples, ainsi que la progression du surpoids et de l’obésité avant la grossesse, passée de 22,8% des femmes en 2003 à 31,8% en 2016.

Une refondation, mais surtout une évaluation

L’IGAS propose au final de repenser la périnatalité autour d’un accompagnement continu, depuis la grossesse jusqu’aux premiers mois de la vie de l’enfant. Le rapport recommande de mieux identifier les fragilités médicales, sociales et psychologiques, de renforcer la prévention et d’améliorer le suivi des femmes et des nouveau-nés dans les territoires défavorisés et les Outre-mer. Il insiste également sur la nécessité de mieux coordonner l’action des maternités, des sages-femmes, des médecins, de la protection maternelle et infantile (PMI) et des travailleurs sociaux. Cela suppose de renforcer les équipes, d’améliorer la transparence sur les établissements et d’évaluer systématiquement les réorganisations de l’offre de soins.

Deux priorités ressortent particulièrement de la lecture du rapport, tant elles sont répétées et développées par l’IGAS :

  • L’« aller vers » : il s’agit de prendre directement contact avec les femmes les plus éloignées du système de santé, notamment celles qui ne connaissent pas les dispositifs existants, ignorent les risques liés à la grossesse ou rencontrent des difficultés sociales les empêchant d’accéder aux soins. L’objectif est de les accompagner et d’assurer un suivi dans la durée, plutôt que d’attendre qu’elles sollicitent elles-mêmes les services concernés dans l’urgence, donc un peu trop tard.
  • L’évaluation des réorganisations : chaque fermeture, regroupement ou modification de l’offre de soins doit faire l’objet d’un suivi précis. Cette évaluation doit permettre d’identifier les effets réels des décisions prises et, si nécessaire, d’adapter, de corriger ou d’améliorer les dispositifs mis en place.

Le vrai problème

Toutes ces recommandations signifient qu’il va falloir bosser un peu, notamment dans le social (beurk), et sortir le chéquier. Il n’y a toujours pas d’argent magique ? Non. Donc la mortalité infantile attendra.

Quelques citations pour finir

Mediapart – Maria Iasagkasvili, sage-femme coordinatrice du réseau Solipam et doctorante en géographie de la santé à l’université Rennes-II :

  • Ce rapport, « c’est comme un lundi matin pour nous. »
  • « On a quand même des enfants qui tombent malades constamment. Je me souviens d’un bébé de 8 mois qui est mort d’une insuffisance respiratoire en 2025. Elle était hébergée dans un de ces lieux [moisis], tombait malade constamment et allait d’infection en surinfection. »
  • « L’instabilité et les sorties rapides [des maternités] empêchent un suivi médical correct. »
  • Pour Maria Iasagkasvili, l’offre de soins en région parisienne est tellement dégradée que les femmes enceintes doivent souvent multiplier les déplacements pour leur suivi. Ce qui n’est pas forcément possible, ou qui en décourage beaucoup.

Mediapart – Patrick Daoud, président du réseau périnatal Naître dans l’Est francilien (Nef) et chef du pôle femme-enfant du groupement hospitalier Grand Paris Nord-Est :

  • la grossesse est « un révélateur et un amplificateur de vulnérabilité. Plus une femme est vulnérable, que ce soit sur le plan médical ou social, plus la grossesse va amplifier ses vulnérabilités et plus l’issue de la grossesse risquera d’être défavorable ».

HuffPost – Robert Cohen, pédiatre et président du Groupement français d’infectiologie pédiatrique (GPIP) :

  • « Les familles en difficulté vont demander plus de soin et plus de médecins. Les études parlent d’une non prise en charge de la grossesse ou d’une prise en charge insuffisante dans les familles les plus défavorisées. Ce type de phénomène ne touche pas les familles les plus favorisées. »
  • Lacune majeure : « notre système de surveillance ne permet pas de dire de quoi sont morts précisément ces enfants ».

AFP – Olivier Morel, secrétaire du Collège national des gynécologues et obstétriciens (CNGOF) :

  • « C’est incompréhensible qu’il ait fallu des mois pour obtenir un rapport qui ne reprend même pas la question centrale du déficit des ressources humaines ».

AFP – Isabelle Derrendinger, présidente du conseil national de l’Ordre des Sages-Femmes :

  • « Le mois d’août, ce n’est pas propice aux lectures approfondies et exigeantes ». Elle y voit un choix « significatif de la façon dont on traite la périnatalité et la santé des femmes en France ».

Sources : igas.gouv.fr, insee.fr, lecanardenchaine.fr, mediapart.fr, huffingtonpost.fr.

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Cet article est publié sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0.
Exemple de crédit à insérer sous la republication (prêt à copier/coller) :
Article original publié sur Les mots ont un sens.
Auteur : Napakatbra / LMOUS.
Article sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0.

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