La période est rude pour nos médias nationaux. Ils ne savent plus où ils sont. Petit tour d’horizon des performances les plus remarquables de ces quinze derniers jours. Attachez vos ceintures, ça dérape sévère… mais souvent dans la même direction.
Les « bots Yandex », faits taire par un missile
Du 10 au 15 octobre, nos médias ont vécu un petit moment de science-fiction : des frappes ukrainiennes contre des data centers de Yandex auraient fait taire des millions de méchants automates russes. À l’appui de cette épopée : des graphiques viraux. Mais l’histoire était trop belle : les baisses mesurées concernaient du trafic automatisé « normal », pas des comptes de propagande. Et le fameux « frappe → neutralisation » reposait sur des corrélations jamais démontrées. Résultat : une donnée partielle, transformée en certitude médiatique absolue, relayée en boucle pendant plusieurs jours. La donnée, c’est comme les manifestations, pourquoi s’embêter à essayer de comprendre ? Suffit de relayer…
Jean Quatremer, ou l’art de l’enterrement journalistique
Revenons au 15 octobre sur LCI, lendemain de l’ouverture du procès Nord Stream à Hambourg. Le parquet allemand accuse un ancien officier ukrainien d’avoir organisé le sabotage des gazoducs en septembre 2022, acte juridiquement qualifié de crime de guerre. À l’époque, la quasi-totalité des journalistes français avaient pointé la responsabilité de la Russie. Sans preuve. Mais avec conviction, ce qui est bien plus important.
Ce procès est vraiment trop injuste, pour le journaliste de Marianne (ex Libé) Jean Quatremer : « Là, il y a un truc chez les Allemands, ils sont malades. Il aurait mieux valu enterrer l’affaire […] on se demande pourquoi ils vont faire ce procès, qui doit réjouir Moscou […] Moi, j’aurais été le gouvernement allemand, je vous assure que ce procès n’aurait pas eu lieu. » Vous avez bien lu : un « journaliste » qui déplore qu’on organise un procès parce qu’il risque de « réjouir Moscou », et qui nous explique, ému, que la raison d’État permet d’enterrer les affaires… comme en France, où « il y a des tas d’affaires qui n’ont jamais été élucidées, des tas de gens qui sont morts sur notre territoire, on sait pas ce qui s’est passé, curieusement. »
Donc pour Jean Quatremer, les gens qui cherchent la vérité et la justice sont « malades ». Bah voilà, il suffisait de le dire. La carte mère a grillé. (x.com)
C(Fake)News : la semaine de tous les records
C’est agréable de voir que nos chroniqueurs préférés travaillent dur, se remettent perpétuellement en question pour s’améliorer, toujours et encore. dans ce domaine, CNews ne nous décevra jamais.
Franceinfo : Alix Bouilhaguet a encore frappé
Le 21 octobre, elle affirme que Jean-Luc Mélenchon n’a « jamais nettement condamné les violences du 17 octobre, ni les pillages, ni les intrusions et dégradations de bâtiments publics comme la mairie de Limoges ». Maldonne. Dans les minutes qui suivent, une vidéo surgit sur les réseaux prouvant qu’elle s’est totalement fourvoyée. Elle s’excusera vite fait le lendemain, sourire en coin. Chez franceinfo, l’excuse est devenue une formalité administrative.
LCI « prêtant à confusion »
Le 17 octobre, Bruno Pomart (ancien policier du RAID) a déclaré que les casseurs étaient « des révolutionnaires d’Allah, des Che Guevara ratés ». LCI a d’abord parlé de propos « prêtant à confusion », avant de l’écarter de l’antenne. La suite est encore plus savoureuse : Pomart a ensuite été invité par BFM le jour de l’attentat des Yvelines. Le recyclage, c’est bien.
BFM : la collection complète
Le 17 octobre, Dominique Rizet, à propos des pilleurs : « Chez eux, ces gens qui sont venus se servir dans les magasins, quand ils veulent quelque chose, ils le prennent. S’ils veulent une voiture, ils la prennent… S’ils veulent une fille, ils la prennent. C’est un mode de fonctionnement. » CQFD.
Le lendemain, Sonia Mabrouk a invité Éric Zemmour et Éric Ciotti. Le premier a parlé de « racaille arabo-musulmane » avec « énormément de Noirs », dont le langage wallah/wesh est « absolument abominable », le second d’« intifada française ». Le pluralisme façon BFM.
Le 23 octobre, Hervé Morin a affirmé que les pillages du 17 avaient été commis « pour l’essentiel » par des « jeunes des quartiers », après avoir corrélé immigration et délinquance. Dans le même temps, Jacques Poinas, ancien chef de la lutte antiterroriste, estimait que l’attaque raciste des Yvelines relevait d’un « terrorisme de représailles ». Sans contradiction sur le plateau, évidemment. À quoi bon.
Et on s’étonne après ça que BFM ait été virée des manifestations ? Les syndicats, en tout cas, ne s’en étonnent plus. Ils ont balancé un communiqué bien pimenté : « le racisme tue, arrêtons de banaliser l’idéologie d’extrême droite sur notre antenne. » (x.com)
L’IA s’invite aussi au bal
Parlons-en, de l’extrême droite, puisque sa simple évocation déclenche des paniques salonardes (« Houlala non, ne dites pas extrême droite »). Et parlons de cette photo de personnes âgées en sous-vêtements, supposément dénudées par des casseurs le 17… et généreusement générée par intelligence artificielle. Cette photo, diffusée par un compte basé en Israël, est passée sur la plupart des médias mainstream. Personne n’a vu le bug. Personne n’a vérifié. Mais l’émotion, elle, était bien réelle, et elle a fait le tour de France en quelques heures.
La citation de la quinzaine
23 octobre. Dans une vidéo liée à son annonce de créer un « ministère de la lutte contre les fraudes », Marine Le Pen livre cette péripétie de la pensée : « Alors moi, je prends très au sérieux la fraude, parce que la fraude, c’est du vol, et je pense que la fraude est un poison toxique »… dit la femme affublée d’un bracelet à la cheville (pour détournement de fonds publics). Citation occultée par les médias. (facebook.com)
Et, pendant que les plateaux s’agitent…
Suite aux manifestations du 24 octobre, des vidéos montrent dans une dizaine de villes des milices de néo-fascistes, parfois armés, qui agressent des manifestants. Sous les yeux de la police, qui n’intervient pas, voire les protège. Couverture médiatique : néant. (source : réseaux sociaux, plus d’infos à venir durant la semaine)
Des images de vidéosurveillance montrent aussi des cars entiers de CRS immobiles pendant que des rues de Marseille étaient saccagées, des boutiques pillées à 100 mètres de là. Le maire de Marseille Benoît Payan : « J’ai écrit à la préfète déléguée pour lui dire que mon commissariat central de police municipale était en danger qu’il fallait le sécuriser. C’est comme si j’avais écrit au Père Noël. Elle a jeté le courrier et ce qui devait se passer se passa. Des vandales sont arrivés, ils ont incendié le poste de police municipale. Ils ont été délogés par la police, ils n’ont pas été interpellés, ils ont fait 300 mètres, ils sont descendus devant la mairie. Il y avait des CRS qui défendaient la mairie. Il s’est passé quelque chose à ce moment-là et je demanderai la vérité et des comptes […] Il y a eu un mouvement [les forces de sécurité] se sont écartés de la mairie [… les vandales] sont entrés dans la mairie. Puis ensuite qu’est-ce que j’ai vu : des gens ressortirent libres de ma mairie alors que la police était à l’intérieur. Je veux savoir qui a donné les ordres et qui a demandé à ce qu’on les relâche parce que ces gens ont continué de casser la ville. »
« C’est moi qui ai les images. Et c’est d’ailleurs pour ça que le ministre vient parce que ces images, si elles sortent, je pense qu’elles risquent de poser un problème majeur » (x.com)
Bilan
On rappelle donc, pour résumer la hiérarchie de l’actualité selon nos médias : des images d’Albanie, des kalachnikovs imaginaires et des photos d’IA valent des heures d’antenne. Des milices armées dans les rues de France et des CRS en mode statue : rien. Nada. Silence radio.
Il y a des semaines où l’on se dit que le journalisme, c’est un métier : vérifier, recouper, hiérarchiser. Et puis il y a ces quinze derniers jours, où l’on se dit que le journalisme, c’est surtout un micro, une caméra et des gens un peu largués qui déblatèrent ce qui leur passe par la tête.
En vrai, le jour où nous serons réellement confrontés à des ingérences médiatiques étrangères, saurons-nous seulement les distinguer ?
Rendez-vous dans quinze jours ? Espérons que non.
PS : cette liste d’informations n’est malheureusement pas exhaustive.
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