Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 9/31  - Détente Littérature Qu’importe la hauteur du saut
| 12/10/2026 05:41

Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 9/31

Image d’illustration © LMOUS

« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.

Les épisodes précédents :

• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 1-2/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 3-4/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 5-6/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 7/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 8/31


Chapitre 9 — Mille questions

— Salut
— Ça va, papillon ?
— Oui, et toi ?
— Bah oui.
— Tu fais quoi ?
— Je te parle.
— Ha ha ! Et tu faisais quoi avant que j’appelle ?
— Je ne te parlais pas.
— Tu es drôle ce soir…
— Je lisais.
— Tu lisais quoi ?
— L’art de la guerre.
— Tu comptes t’engager dans l’armée ?
— Pourquoi pas.
— Non, sérieusement ?!
— Je me ferais peut-être moins chier dans la vie.
— C’est gentil pour moi, ça !
— Je parle du boulot.
— Hmm hmm. Et pas de moi, c’est bien ça le problème.
— Oh, ça va. Tu faisais quoi, toi ?
— Je regardais The Big Lebowski. Je ne sais pas pourquoi mais ça m’a fait penser à toi.
— Merci du compliment.
— Tu veux venir ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Il est 21 h.
— Et ?
— Je suis fatigué.
— Toi, fatigué ?
— Oui.
— Comme quoi tout arrive ! Ça fait une semaine qu’on ne s’est pas vus.
— Hmm.

Silence.

— Tu as fait quoi ce week-end ?
— Soirée cata.
— Cata ? Euh… Cata comme : ton plan a foiré ?
— Hein ?
— Cata… c’est pour catastrophe ?
— Naaaan…
— Catamaran ? retenta Marion en riant. Bon, alors, accouche !

Yohann sourit.

— Catacombes.
— Tu as remis ça ? Tu n’es pas un peu vieux pour ces trucs-là ?
— J’arrive toujours à y entrer et à en ressortir, c’est que ça doit aller.
— Et tu y as fait quoi cette fois ?
— Soirée batcave.

Marion se sentit alors emportée par une mélancolie douce, se remémorant les soirées gothiques de son adolescence bercée par The Cure et Joy Division.

— Tu t’étais déguisé en Robert Smith ? demanda-t-elle.
— Pas eu besoin, vu les cernes que je me coltine.
— Viens me voir, je vais te les faire passer, tes cernes, dit-elle sur un ton enjôleur.
— Pourquoi pas.
— Alors… viens ! Tu auras mangé ?
— Oui.
— D’accord.

Yohann et Marion s’étaient déjà revus à trois reprises, suite à leur première soirée, quinze jours plus tôt. Yohann passait après que la petite Maya fut endormie, ils engloutissaient une pizza agrémentée d’un picrate ravigotant et discutaient, de tout, de rien… de la passation de pouvoir à l’Élysée, des premiers pas du nouveau président, de musique, de sport, du programme télé, de la vie et de son sens caché… Mais les discussions finissaient inexorablement sur le canapé selon un rituel déjà bien rodé. Lorsque la bouteille était vide, Marion s’allongeait de tout son long en posant la tête sur ses cuisses. Il lui caressait les cheveux, puis la joue, puis les lèvres, sur lesquelles il s’arrêtait langoureusement. Il effleurait son cou pour atteindre le chemisier, qu’il déboutonnait en douceur, lui arrachant quelques soupirs sensuels. C’était le signal : ils se déshabillaient mutuellement, lentement, et faisaient l’amour. Elle aimait ça, il aimait ça. Cela leur paraissait tout simplement naturel.

Ce soir-là, l’histoire se répéta, appauvrie des préliminaires gastronomiques mais enrichie par l’apparition de Christine sous forme de visions furtives qui surprirent Yohann en pleine action. Cela faillit le couper dans son élan, mais il parvint à ne rien laisser paraître.

Allongé sur le lit, pendant que Marion grillait une cigarette à la fenêtre, il y repensa. Ce ne sont pas les visions qui le choquaient, plutôt le fait qu’il n’avait pas un seul instant pensé à Marion lors de ses ébats avec Christine. L’inverse eut été plus normal, Yohann conservant quelques sentiments pour Marion, même s’il les cachait du mieux qu’il pouvait. Ils s’étaient connus huit ans plus tôt et avaient vécu en couple pendant deux ans. Deux belles années de complicité au bout desquelles Marion se fit rattraper par une furieuse envie d’enfanter. Ils se séparèrent pour d’obscures raisons, mais elle savait pertinemment que la stérilité de Yohann en était la cause principale.

Elle revint s’allonger auprès de lui.

— Ça va ?

Étonné : — Oui, pourquoi ?
— Je ne sais pas, tu as l’air bizarre.
— Si je me rappelle bien, quand tu commences à dire ça, c’est que tu as quelque chose d’important à me dire, non ?

Elle sourit d’un air mélancolique.

— Ton boulot se passe bien ? demanda-t-elle.
— Mouais, la routine.
— Deux ans dans la même boîte, j’imagine. L’ambiance est bonne ?
— Pas folichon.

Elle eut envie de lui poser mille questions. Elle aurait aimé savoir ce qu’il avait fait pendant ces six années d’absence. Dans quelles sociétés il avait travaillé, s’il avait de nouveaux amis, de nouveaux hobbies, s’il avait eu des copines, combien, comment elles étaient… Mais Yohann parlait rarement de lui et elle n’avait pas envie de se lancer dans une cause perdue d’avance. Pas maintenant, pas ici.

— Et toi, du côté des canardeurs ?
— C’est un peu n’importe quoi comme organisation, mais tout le monde fait son job. Et tout le monde est content de le faire.
— J’ai été surpris quand j’ai entendu dire que tu y allais. Je t’imaginais bien au chaud dans ta tour d’ivoire, payée une fortune…
— Payée une fortune ? Hey, je suis journaliste, pas présentatrice météo ! Et puis je m’ennuyais. Il n’y avait pas de rythme, tout allait à deux à l’heure. Pour pouvoir me lancer dans une enquête, il me fallait demander l’autorisation à trois personnes différentes et tout réexpliquer à chaque fois.
— Tu es sur quoi, en ce moment ?
— Deux-trois trucs. Un article sur la pollution dans les transports en commun qui sortira demain, un autre sur un médicament tueur de souris. Et puis…

Yohann leva un sourcil.

— Tu as entendu parler de cette histoire de prise d’otages en Libye ?
— Même les sourds-muets en ont entendu parler. Ils sont forts nos zigs du GIGN, hein.
— Tu ne trouves pas ça bizarre, quand même ? Le GIGN débarque, tout le monde se suicide, et hop, c’est fini.
— Pourquoi tu dis ça ? Je croyais qu’ils avaient tiré dans tous les sens.
— Non. Enfin, je ne sais pas.

Sa box indiquait 22 h 56. Elle attrapa la télécommande et la tablette électronique posées sur la table de nuit, alluma la télévision sur une chaîne d’information continue avant de se plonger dans la lecture d’articles en ligne. Yohann renfila son caleçon, son tee-shirt et s’allongea à ses côtés. Lorsque le JT évoqua l’affaire, en sujet principal, ils levèrent les yeux. Puis elle reprit sa lecture.

— Alors… tous les articles citant des sources officielles racontent la même histoire : le GIGN est entré, a descendu deux-trois terroristes et une bombe aurait explosé, tuant tous les otages. Ensuite, il aurait encore fallu quelques minutes au GIGN pour abattre les derniers assaillants et sécuriser la villa.

Elle s’orienta vers Yohann, qui s’était assoupi, sourit, éteignit la télé, la lumière et se blottit contre lui. Mais le sommeil se défila, les idées tournoyant dans sa tête comme des flocons de neige pris dans les tourbillons tempétueux du vent sévissant au-dehors.

Le lendemain matin, Marion, Maya et Yohann sortirent ensemble de l’immeuble. Marion s’arrêta quelques secondes pour scruter les environs. Personne ne la guettait, cette fois. Dans ses bras, la petite luttait pour garder les yeux ouverts, la tête bien calée sur l’épaule de sa maman. En retrait, Yohann articula une phrase en grimaçant, ce qui la fit éclater de rire.

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