« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.
Les épisodes précédents :
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 1-2/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 3-4/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 5-6/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 7/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 8/31
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitre 9/31
Je vous ai chéris. Je vous chérirai toujours.
Chaque soir que Dieu fait, je prie pour vous.
Et je m’endors, en espérant que la nuit
me guérisse, et vous rende plus forts.
Yohann s’attarda à la cafétéria, observant les gens de passage. Des comptables, des commerciaux, des informaticiens, des stagiaires. Sans les connaître, il les identifiait sans l’ombre d’un doute. Quelques énergumènes se plaisaient à lui tendre des pièges, mais ils étaient rarement seuls et leurs collègues les trahissaient irrémédiablement. Il aimait étudier leur habillement, leur gestuelle, leurs mimiques. Il y avait la catégorie des anxieux : introvertis, visage crispé souvent tendu vers le bas, furetant du regard en permanence, ils parlaient peu et compensaient leur manque d’assurance par des gestes résolus et saccadés. Les faux calmes, angoissés, les doigts rongés jusqu’à l’os, affichaient une face rayonnante et détendue, en recherche permanente de reconnaissance. De même que les extravertis, nerveux ou tranquilles, submergeant leurs collègues de paroles et de gestes impulsifs. Et puis les dépressifs, les narcissiques, les paranos, les éternels seconds… Et les sociopathes, dont Yohann s’érigeait incontestablement en champion.
Il aperçut Peggy Meltown sortir de l’ascenseur. Elle se dirigea vers l’accueil, y récupéra un paquet. Il bondit de son tabouret et fila l’alpaguer avant que la porte de l’ascenseur ne se referme.
— Attends, je t’offre un café.
— Pas le temps, désolée.
Il monta avec elle. En passant devant le panneau de commande, il appuya discrètement sur tous les boutons des étages.
— Quel con ! grommela-t-il ensuite.
— Quoi ?
— Regarde !
La porte se referma.
— Oh, non ! s’exclama-t-elle, dépitée. Tu crois que c’est le gars qui vient de sortir ?
— Ça me paraît clair.
— Quel abruti celui-là, je n’ai jamais pu le piffrer !
— Moi non plus. Alors, plein de boulot ?
— Ne m’en parle pas. Tout le monde est sur les nerfs depuis lundi. Jaret met le feu à tout ce qu’il touche. Il a déjà viré deux assistants. Plusieurs directeurs sont sur la brèche. On ne sait pas pourquoi. Et comme d’habitude, c’est sur nous que ça retombe. Marie ne sait plus où donner de la tête. Du coup, je fais à moitié son boulot. C’est infernal.
— Une raison particulière ?
— Non, c’est bien le pire. Mais Jaret est insupportable depuis qu’il est arrivé lundi à 17 h. Il était introuvable avant. Injoignable. Il a loupé tous ses rendez-vous de la journée sans prévenir personne. On ne savait pas quoi dire aux gens qui l’attendaient. Pourtant, il avait un très gros contrat à signer. Quand il a débarqué, il a envoyé tout le monde sur les roses ! Depuis, il balance des ordres qui n’ont ni queue ni tête, il pète un câble !
Peggy était très, très énervée.
— Un pet de travers ? lança Yohann.
— Si c’est le cas alors il vaudrait mieux se mettre à courir tout de suite, parce que le jour où il va se lâcher, ça sera pire qu’une attaque chimique !
Yohann sourit. Il n’avait jamais vu Peggy dans cet état.
— Il n’arrête pas de nous demander de lui recaler ses rendez-vous ratés. Forcément, les gens sont vexés, ou bookés, donc ça traîne. Il faut annuler d’autres meetings, en intercaler et tout le bastringue. Et puis, quand on arrive à… y arriver, il annule ! Pfff ! Je ne sais pas quand ça va s’arrêter mais il ne va pas falloir que ça tarde, sinon il va y avoir du sang sur les murs. Je vais exploser !
Ding !
— On est au treizième, tu as loupé ton étage, dit-elle en se rangeant une mèche derrière l’oreille.
— Ah oui. Tant pis. Bon courage !
Une attaque chimique… rigola intérieurement Yohann.
*
Après avoir finalisé un article, Marion l’envoya à son chef Nicolas Maréchal. Puis elle relut les notes prises lors de sa rencontre avec Gregory Leroy, l’homme du GIGN. Après plusieurs minutes de réflexion, elle décida qu’elle devait au moins tenter de vérifier l’heure de l’intervention. Et commença par établir la liste des ambassades « amies » de Tripoli.
*
Dans un moment d’oisiveté passagère, Yohann pensa à Christine dont il était sans nouvelles depuis le dimanche précédent. Curieux de savoir comment elle vivait cette aventure, il attendit midi avant de la contacter.
— Christine ?
— Oui, bonjour Yohann, comment allez-vous ?
Sa voix était souriante.
— Bien, dis, on pourrait se tutoyer peut-être ?
En disant cela, Yohann songea que le vouvoiement entre maris et femmes était de mise dans les milieux bourgeois.
— Avec plaisir, répondit-elle sans hésiter.
— Parfait.
— Et donc, comment vas-tu ?
— Bien, un peu de mal à me remettre.
— C’est-à-dire ?
— Les courbatures.
Rires.
— Mais quelques bonnes séances d’étirements, un petit décrassage, et tout est rentré dans l’ordre.
— Me voilà rassurée. Je m’en serais voulu que tu te blesses par ma faute.
— Et toi ?
— Je… J’ai eu honte. Tellement honte. J’étais… pétrifiée… pétrifiée à l’idée de croiser Alain, après… et… il n’est pas rentré de la nuit. Il ne m’a même pas appelée. Je lui ai laissé cinq messages. J’étais angoissée et hors de moi. A 2 h du matin, je tournais en rond. Je me suis allongée et j’ai repensé à… enfin, … à toi.
— A nous.
— A nous, oui. J’avais envie de t’appeler. J’en mourais d’envie.
— Tu aurais pu.
Christine se tut un instant, manifestement émue.
— Et je me suis endormie. Je me suis réveillée à 10 h. Je crois que cela faisait quatre ou cinq ans que je n’avais pas aussi bien dormi.
— Et c’était avec qui ?
Elle éclata de rire.
— Je suis même restée au lit jusqu’à 11 h. Je dois dire que, depuis, pas une heure ne passe sans que j’y repense.
Elle marqua un temps d’arrêt, avant de conclure :
— Donc pour répondre à ta question : je me porte comme un charme.
— Comme un charme, l’expression te sied à merveille, repartit Yohann d’une façon que tout le monde aurait jugée sarcastique, tout le monde… sauf Christine, qui s’estima flattée. Et il est revenu, finalement, ton mari ?
— Oui, lundi soir aux alentours de minuit, et il est reparti à 7 h. C’est à peu près son rythme depuis ce dimanche. On a dû échanger cinq phrases en cinq jours.
— Ça te dérange ?
— Pas le moins du monde ! La seule chose qui me dérange, c’est que dans ses rêves, il gesticule et il crie. Je me réveille pas moins de cinq fois par nuit. La semaine dernière, j’aurais eu des cernes jusqu’au milieu des joues. Mais il me suffit de repenser à… à toi, et je me rendors.
— C’est mignon. Ça lui arrive souvent de suivre ce rythme effréné ?
— Non, jamais. Je ne sais pas ce qu’il se passe, il ne me dit rien. Mais toi, tu dois être au courant, chez KeOps, que se passe-t-il de si grave ?
— Euh, non, je ne suis au courant de rien. Je sais juste qu’effectivement il y a du remue-ménage. Mais…
— Mais ?
— Mais… dis, euh… est-ce que…
— Oui, s’esclaffa-t-elle.
— Fais gaffe, on va finir par se le faire ce club échangiste !
Christine rit de bon cœur.
— Et si ton mari revenait plus tôt, ce soir ? la nargua-t-il volontairement.
Un doute effaça son enthousiasme, qui finit néanmoins par reprendre le dessus :
— Cela t’incommoderait-il ?
Yohann écarquilla les yeux.
— Moi, non.
— Je prétendrais avoir été dîner chez ma mère.
— D’accord. Est-ce que…
— Oui.
— Disons vers 20 h, alors ?
Il lui dicta l’adresse du seul resto chic de la ville, pas loin de chez lui, un peu au-dessus de la Croix de Chavaux. Christine n’avait pas l’air rassurée mais elle accepta. Dans quoi s’embarquait-elle encore ? Il avait parfaitement saisi son hésitation mais ne comptait pas l’en soulager de sitôt. Elle allait voir ce qu’elle allait voir.
A 17 h, Yohann décida qu’il était temps de prendre sa septième pause de la journée. Il se leva et s’étira en balayant l’open space du regard. Son chef le fixait, sourcils froncés, prêt à bondir. Oups. Il n’était pas méchant, Bertrand, c’était même un type très sympa. Mais il avait deux défauts. Et d’une, c’était un forçat de travail, un acharné de la mollette, ne vivant quasiment que pour son boulot. Et de deux, il n’appréciait pas les pauses à répétitions de Yohann, qui se rassit aussitôt en souriant de travers.
Il ferma les yeux et soupira, repensant à Christine et à la soirée qu’ils avaient prévu de passer ensemble. Puis dériva sur Alain Jaret. « Infernal », « insupportable », « absent »… Christine le croyait dans les locaux de KeOps, ses secrétaires le pensaient chez lui, ou ailleurs. Ailleurs, mais où ? Yohann voulait savoir. Pourquoi ? Il s’en contrefichait. Ce qu’il savait, c’est qu’il ne l’aimait pas, mais pas du tout. Avec sa mâchoire carrée, son teint toujours bronzé de Parisien survitaminé, son assurance à toute épreuve, nombre de belles-mères l’auraient pris pour gendre dans l’instant. Et Yohann l’aurait volontiers écrasé comme une mouche en savourant chaque craquement de squelette.
Jaret était partout. Chez KeOps, dans les bars, où il alimentait les discussions, à la télé, dans les journaux. Entouré de ministres, de chefs d’entreprises prestigieux ou de top models, alors que sa femme se morfondait pieusement dans son coin. Obsédant.
Yohann était le premier à s’étonner de cette haine qui fleurissait en lui. Il n’avait jamais accordé que de l’indifférence aux remontrances, aux punitions, aux menaces, de même qu’aux têtes qui ne lui revenaient pas. A tel point que ses éducateurs l’avaient surnommé « Yohann Tefal », sur lequel tout coulait sans jamais accrocher.
Il ouvrit subitement les yeux. Son front se plissa. Il se redressa, tapota des cinq doigts sur le bureau, une bonne vingtaine de fois, et décida de rendre visite à son chef.
— J’ai un truc à te demander.
— Si ce n’est pas une augmentation, vas-y. Sinon… vas-y, fit Bertrand en indiquant la porte du menton.
— Un jour, tu m’avais proposé de me prêter ta charrette…
— Oui.
Bertrand habitait Rouen. Il arrivait en voiture à La Défense le lundi matin et se garait au parking de la société. En semaine, il logeait dans un studio putéolien acheté après son divorce et utilisait la plupart du temps les transports en commun pour se déplacer. Ce n’est que le vendredi soir qu’il récupérait sa voiture pour regagner ses pénates.
— Ce soir, je peux la prendre ?
— D’accord, tu la ramènes demain matin sans une écorchure et avec le plein !
— Merci, t’es un chef !
— Ha ha ! cingla Bertrand en ouvrant son tiroir pour en tirer clés et carte grise.
— Des sonotones !? s’étonna Yohann en visant les appareils négligemment posés sur le meuble.
Bertrand fit la moue. Il avait effectivement des problèmes d’audition depuis quelques temps, mais cet appareillage ne lui convenait pas du tout. Revenu à son poste, Yohann décrocha son combiné et appela Peggy.
— Tu pourrais me rendre un service ?
— Ce n’est pas le moment, Yohann.
Il formula tout de même sa demande en deux phrases concises. Elle en resta bouche bée. Même après lui avoir fait répéter, elle ne saisissait pas ses motivations. Devant son insistance, elle accepta, sans omettre de râler. Et contacta Marie Bersol qui réagit à peu près comme elle. Il est bizarre ce garçon…
Yohann quitta son bureau à 18 h 30. Descendit au garage, démarra la voiture et remonta vers la surface. Il roula une dizaine de minutes en faisant des ronds dans le quartier, passa à trois reprises devant l’immeuble KeOps pour enfin se garer à cheval sur le trottoir du boulevard sur lequel débouchait le parking. Ses yeux oscillaient continuellement entre son téléphone et la sortie du sous-sol. A 19 h, il réalisa qu’il ne pourrait pas être à l’heure pour son rendez-vous avec Christine. Il l’appela et s’excusa. Elle encaissa sans même l’interroger sur la raison de son retard. Il refusa néanmoins d’annuler, lui promettant de la rappeler aussi vite que possible. A 19 h 15, son téléphone sonna. Peggy :
— Marie vient de m’appeler. C’est bon.
Il ralluma le moteur de la voiture.
— Tu m’expliqueras, un jour, pourquoi tu voulais savoir ça ?
— Je t’ai déjà expliqué.
— A d’autres.
— OK, je t’expliquerai, expédia-t-il, pressé d’écourter la conversation.
Deux minutes plus tard, une rutilante Mercedes aux vitres teintées pointa le bout de son capot à la sortie du parking. La chape de nuages sombres affectait de toutes les nuances de gris le noir de la carrosserie.
Yohann démarra et s’engagea sur l’avenue à sa suite, pas franchement à l’aise, n’ayant quasiment pas joué du volant durant la décade passée. Et suivre un tel bolide dans une C1 asthmatique dont la seule option était l’essuie-glace musical s’activant à l’ouverture des portières tenait de l’exploit. La circulation était dense, l’air pestilentiel. La Mercedes rejoignit le boulevard circulaire, direction le pont de Neuilly. Puis tout droit, avenue Charles-de-Gaulle. Le chauffeur se faufilait comme un félin dans un jeu de quilles. Yohann les suivait tant bien que mal, à grands coups d’accélérateur mal maîtrisés et de freinages d’urgence. Le rond-point de la porte Maillot lui posa un sacré problème. Il y resta bloqué dans un copieux sandwich de voitures peu enclines à laisser les autres filer. Il ouvrit la fenêtre et se hissa sur le rebord pour suivre sa cible du regard. Il crut l’apercevoir s’esbigner avenue de la Grande-Armée, sans aucune certitude. Alors que l’étau commençait à se desserrer, il força allègrement le passage à coups de klaxon, frôlant plusieurs véhicules. Il se retrouva coincé sur la voie de droite mais arriva à se faufiler entre deux voitures pour griller le feu. Constatant que l’avenue était congestionnée, il braqua au dernier moment pour repiquer dans la contre-allée et fit trois cents mètres sans rencontrer d’encombre, à part deux ou trois piétons peu précautionneux qui faillirent se retrouver collés sur son pare-brise. Il avait rattrapé une grande partie de son retard. Le feu au niveau duquel il comptait rejoindre l’avenue étant précédé d’un bouchon conséquent, il poussa un soupir brutal, suivi d’un « Putain ! Cassez-vous bande de gros nazes ! » retentissant. La file se remit docilement à avancer mais il ne se faisait plus guère d’illusion. Sur sa gauche, une guimbarde quittant son stationnement, il s’engagea immédiatement dans l’espace libéré. Pas pour s’y garer, mais pour sauter le trottoir et se relancer sur le boulevard non sans essuyer quelques salves de klaxons bien méritées. Il tenta un passage en force en s’intercalant entre deux files. Raté. Le trafic était de nouveau bloqué, dans les deux sens de circulation. Le cortège avançait par à-coups, à un rythme d’une lenteur exaspérante. Il se leva de son siège plusieurs fois, passant la tête par la fenêtre pour constater que la Mercedes ne s’en tirait pas mieux.
L’Arc de triomphe se rapprochait dangereusement. Il conservait une distance stable mais qu’allait-il survenir sur ce maudit rond-point ? La dernière fois qu’il s’y était risqué, il avait perdu un phare, et le peu de foi qui lui restait en l’humanité. Le véhicule de Jaret s’y engagea. Voyant le feu passer au rouge à deux voitures devant lui, Yohann se déporta sur la voie dédiée à la station de taxis, grilla le feu en assénant un violent coup de volant pour éviter une demi-douzaine de touristes asiatiques. Continuant sur sa lancée, il parvint à repiquer vers les files de gauche et se retrouva presque à touche-touche avec la Mercedes. Yes ! Il la suivit sur les Champs-Elysées, jusqu’à ce que le chauffeur ouvre sa fenêtre et pose sur le toit un puissant gyrophare. La berline se déporta à contre-sens sur la voie opposée.
— Putain de Merco !
Mais il se calma vite : au moins, il pouvait la suivre de loin, et puis de toute façon, il avait compris. La Mercedes réitéra la même embardée après le rond-point Franklin-D.-Roosevelt avant de bifurquer sur la gauche, avenue de Marigny. Une fois sa cible disparue, Yohann l’imita. Il accéléra en restreignant les vrombissements du moteur pour ne pas attirer l’attention des forces de l’ordre qui veillaient à la tranquillité du voisinage, tourna avec une vingtaine de secondes de retard. Tout au bout, il vit la voiture immobilisée devant l’entrée de service de l’Elysée, et Alain Jaret s’engouffrant dans l’enceinte du Palais, téléphone collé à l’oreille. Alors qu’il arrivait à hauteur de la Mercedes, l’agent en faction lui fit signe de s’arrêter, le temps que le chauffeur fasse demi-tour pour se garer sur le trottoir opposé tenant lieu de parking. Yohann observa le véhicule manœuvrer.
— Allez, allez ! cria l’agent, talkie-walkie en bandoulière. Circulez !
Hey, ho ! Du calme, mon bonhomme… Yohann roula au pas jusqu’au carrefour suivant tout en lorgnant dans ses rétroviseurs. Songeur, il fit un petit tour, pour finalement revenir sur ses pas. La Mercedes de Jaret était sagement parquée, bichonnée par son pilote qui avait dégainé la peau de chamois et commençait à la lustrer.
De nouveau bloqué sur les Champs-Elysées, il rappela Christine pour lui annoncer qu’il était sur le retour. Elle n’avait plus l’air aussi enthousiaste mais se laissa tout de même convaincre de le rejoindre à son domicile, Yohann ayant entre-temps annulé le restaurant.
Il fulmina pendant une heure et quart avant d’apercevoir le panneau « Montreuil ». Plus de deux heures de route, en tout et pour tout, pour parcourir une vingtaine de kilomètres. Il en profita pour réviser son encyclopédie personnelle d’insultes printanières. Ce qui le remit de bonne humeur.
Il s’arrêta au magasin de surgelés et à l’épicerie du coin, acheta le nécessaire vital et grimpa jusqu’à son appartement. Glissa la bouteille au freezer, enfourna quelques amuse-gueules et prit une douche éclair. Pas de ménage d’urgence : depuis leur dernière aventure, il s’appliquait à ranger son studio avant de le quitter.
Vingt minutes plus tard, Christine sonna.
— Bonsoir.
Il répondit d’un sourire mystérieux. Elle entra en hésitant. Il l’attrapa par le bras en lui flattant le visage puis l’embrassa sur la bouche. Elle ne rechigna pas mais s’échappa dès qu’elle le put, embarrassée. Yohann ferma la porte, la délesta de son sac à main, de son manteau et de sa veste. Elle s’installa sur le canapé, les mains plaquées sur ses cuisses. Il enfourna deux plats préparés, apporta les petits fours et les verres.
— Désolé, je n’ai pas trouvé de champagne frais, fit-il en servant le mousseux. Je ne comprends pas comment tu as pu en dégoter l’autre jour. Va falloir que tu m’expliques.
Du mousseux dans des verres à moutarde ! se lamenta silencieusement Christine.
— Tu crois que je dévoile mes secrets comme ça ? rétorqua-t-elle. Tchin.
— A la nôtre. Parce que les autres, on s’en fout !
Christine sourit.
— Tu m’as manqué ! finit-elle par lâcher timidement après un temps de flottement.
Elle porta une deuxième fois le verre à ses lèvres pour le reposer quelques instants plus tard, vide. Yohann s’en frotta les yeux, le sien était à peine entamé. Il mit un point d’honneur à le vider cul-sec et servit derechef les deux coupes à moutarde qui s’asséchèrent aussitôt. Ils discutèrent longtemps. Christine se montrait prolixe, tout en joie de pouvoir se confier. Elle lui raconta sa semaine, les réunions de son association, ses séances de sport, son entrevue avec sa mère… Avachi sur le canapé, Yohann écoutait d’une oreille, l’autre restant attentive aux sons montant de la rue où un bruyant attroupement tardait à se disperser.
— Comment ça se passe avec ton mari ? demanda-t-il abruptement alors que Christine venait de lancer un nouveau sujet sans intérêt.
Prise au dépourvu, elle se tut quelques secondes.
— Je dois dire que c’est tendu. Mais je ne le vois presque pas et quand il est là, il mange et il dort, c’est tout. L’autre jour, il n’a pas ouvert la bouche entre le moment où il est rentré et le moment où il s’est alité. J’ai bien essayé de lui parler, de lui dire que je pourrais l’aider s’il avait des problèmes. Il m’a jeté…
Christine s’interrompit. Yohann comprit dans un premier temps que son mari l’avait violemment rembarrée. Mais cela ne correspondait pas à son vocabulaire. Il se redressa :
— Quoi ?!
Elle se frottait les mains en regardant ses pieds.
— Il t’a jeté quoi ?
— La télécommande, à la figure. Et il est parti se coucher.
— Il est violent ?
— Non, non. Enfin… ça arrive qu’il s’énerve, répondit-elle en se pinçant la lèvre inférieure. Mais ça ne me fait pas peur. J’ai déjà subi ses accès de colère. Ça finit toujours par lui passer.
— Encore heureux ! Mais ça veut dire qu’il te frappe ?
Christine resta muette.
— Ton mari t’a déjà frappée ?
— Non, pas vraiment…
— Oui ou non ?
— Oui… Il… m’a déjà frappée. Mais…
— Mais quoi ?!
Christine ne trouvant pas ses mots, c’est Yohann qui relança la discussion :
— Mais tu avais fait une bêtise, tu n’avais pas été à la hauteur et puis il était fatigué, énervé. Et ça n’est pas arrivé si souvent que ça, dit-il d’un air désabusé en fixant le plafond.
Christine se tourna vers lui, les yeux mouillés. Elle posa la joue sur son épaule. Yohann ne voyait pas son visage mais il le sentit se déformer. Il perçut des spasmes et vit une goutte perler sur son tee-shirt. Il lui caressa les cheveux, puis glissa en soulevant sa tête. Les paupières de Christine étaient fermées, ce qui n’empêchait pas ses larmes de couler.
— Il n’a pas le droit de te frapper, dit-il alors qu’elle venait de se calmer.
Elle se remit à pleurer et plaqua la tête contre son torse en l’agrippant par le cou. Yohann se tut, se contentant de lui caresser les cheveux. Après plusieurs minutes, elle prit une grande inspiration. Puis leva les yeux. Il l’embrassa.
— Je peux faire quelque chose pour toi ?
Elle déclina la proposition.
— Tu as déjà pensé au divorce ?
— Oh que oui ! (Elle souffla par le nez en dodelinant.) Pour me retrouver seule, à m’occuper de mère, qui a soixante-douze ans. Sans argent, sans logement.
— Tu toucherais la moitié de sa fortune.
— Non, nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens. Je n’aurais droit à rien.
— Il y a des pensions alimentaires, des trucs comme ça, non ?
— Une pension alimentaire ? Cela concerne l’éducation des enfants. Mais ils sont grands à présent. Je pourrais avoir droit à une prestation compensatoire mais il refusera le divorce et me fera suivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des détectives qui éplucheront ma vie jusqu’aux moindres détails. Et avec sa horde d’avocats grassement rémunérés, je n’ai aucune chance. Il me mettra tous les malheurs de l’humanité sur le dos et me fera boire le calice jusqu’à la lie. Je n’aurai rien. Rien d’autre que la haine et la méchanceté.
— Rien… répéta mécaniquement Yohann, le visage figé dans une expression à la fois interrogative et stupéfaite.
— Rien !
— C’est pas un mariage, c’est de l’esclavage !
— Tu sais, ce n’est pas bien grave, dit-elle en levant la tête pour chercher son regard.
— Tu te fais frapper, tu es pieds et poings liés et… ce n’est pas grave ?! s’agaça-t-il.
— C’est triste, mais mes parents n’en ont plus pour longtemps à vivre. Peut-être cinq ans. Ensuite, j’hériterai.
— Tu attendrais cinq années dans cet enfer ?
— Ce n’est pas un enfer. Il m’a frappée sept fois en vingt-cinq ans. Je n’ai dû consulter un médecin qu’à deux reprises.
Elle se massa le poignet, que six mois de kinésithérapie n’avaient pas suffi à réparer totalement. L’os s’était consolidé, mais la peau et les ligaments conservaient la mémoire du choc : un vase lancé sous l’impulsion de la fureur qui lui brisa le scaphoïde en abîmant un tendon. Ce soir-là, hérissé d’une humeur exécrable, Alain n’avait guère apprécié le ton guilleret que Christine avait adopté en l’avisant d’une invitation personnelle, à Rome, pour assister à une exposition dans laquelle une des œuvres de son association tiendrait la vedette. Ce n’était pas le bon moment ! Mais y avait-il un bon moment, pour que Christine émette le souhait de vivre un peu ?
— Christine, il te frappe. Une fois, sept fois, cent sept fois, c’est pareil. Tu attends quoi ?— D’avoir les moyens de vivre mieux après mon divorce qu’aujourd’hui. Si je le quittais maintenant, je vivrais moins bien. Mille fois moins bien. Je ne me sens pas de tirer le diable par la queue jusqu’à ma mort.
Ces dernières paroles, assénées avec une étonnante froideur, résonnèrent dans la tête de Yohann. Christine semblait avoir planifié ses vingt prochaines années en fonction de ses rentrées d’argent.
— Tu n’as jamais travaillé ?
— Non, mais tu sais ce que tu pourrais faire pour m’aider ? demanda-t-elle sérieusement.— Oui ? Enfin, non, mais oui, dis-moi.
— Me servir une assiette de cet appétissant mets que tu nous as cuisiné, badina-t-elle.
— Merde ! s’écria-t-il en bondissant jusqu’au four pour en sortir les deux raviers dont le contenu commençait à carboniser.
Enveloppé par une bouffée de fumée noire, il se brûla la main au travers du torchon, se retourna vers Christine, penaud. Elle riait. Après avoir ouvert les fenêtres pour évacuer l’odeur de brûlé, il installa les couverts sur le bar, coupa deux parts et les servit. Il déboucha une bouteille de vin rouge — la plus chère qu’il avait pu trouver — et remplit les verres.
— Il est d’usage que l’homme se serve en premier, s’amusa-t-elle à lui faire remarquer.
— Et la galanterie, bordel !?
Christine éclata de rire.
— La galanterie veut que l’homme garde pour lui les minuscules particules de bouchon qui surnagent tout en haut de la bouteille.
Yohann acquiesça, surpris. Il inversa les verres, s’assit et goûta la chose qui se répandait dans son assiette.
— Dégueulasse !
— J’ai déjà mangé pire, rigola-t-elle en avalant sa deuxième bouchée.
Yohann la regarda, estomaqué qu’elle puisse se rabaisser à déglutir une telle horreur. La couche carbonisée enlevée, il y avait certes de quoi manger, mais la texture s’était évaporée, s’il y en avait jamais eu. Et les goûts s’étaient mélangés, formant une sorte de gloubi-boulga informe aux saveurs plus qu’approximatives.
— Tes parents sont malades ?
Christine s’immobilisa un instant. Deux ans plus tôt, son père avait été victime d’un accident vasculaire cérébral, qui le laissa inerte, étendu sur le lit d’un institut médicalisé pour le restant de ses jours. Un légume. Depuis lors, sa mère Jacqueline se laissait dépérir. Son état de santé se détériorait de jour en jour. Deux auxiliaires de vie se relayaient dans la journée, épaulés par deux domestiques dont un dormait sur place.
— Tu as des frères et sœurs ?
— Oui. Une sœur, cinq frères. Mes frères sont des requins. Le lendemain de l’AVC de mon père, ils se disputaient déjà sa succession par avocats interposés. Ils me considèrent comme leur domestique ! Ma sœur, elle a fait six mois d’hôpital psychiatrique. Elle est dépressive de naissance, mariée à un maçon alcoolique et drogué. C’est la ratée de la famille.
— Bonne ambiance.
Elle regarda sa montre, qui affichait 22 h 35.
— Je dois te laisser.
— Tu ne finis pas ton assiette ?
— Je n’ai pas très faim, répondit-elle en riant.
Yohann appela un taxi. Christine rentra chez elle. Personne. Elle se doucha et, en peignoir, parcourut la maison, faite de vide et de silence. Lentement, elle arpenta les pièces, les unes après les autres. Contempla les tableaux, s’attarda sur les photos de famille. Elle eut envie d’appeler sa mère, ou ses fils. Mais elle savait que c’était inutile. S’ils daignaient lui répondre, ce serait pour abréger la discussion au plus vite. Ils me manquent… Elle s’assit sur le lit de son aîné, caressa l’ours en peluche de son enfance, ferma les yeux.
Ce soir-là, Yohann mit un certain temps à s’endormir. Au moins deux minutes, qu’il utilisa pour se repasser en accéléré le film de la journée. Peggy, Jaret, la poursuite, l’Elysée, Christine…