« Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) » est un roman publié en 2015, puis dépublié, puis republié, ici, juste pour vous.
Les épisodes précédents :
• Qu’importe la hauteur du saut (pourvu que le parachute s’ouvre) – Chapitres 1-2/31
Cet enfer s’arrêtera-t-il un jour ?
Je n’en peux plus. J’étouffe, je me consume.
Eux, ils plaisantent et ils rient.
Moi, je tremble et je pleure.
Qu’ai-je fait pour mériter cela ?
Seigneur, aidez-moi, je vous en prie.
Je vous en supplie…
Six mois plus tard.
Lundi 8 mai, 21 h 15.
Alain Jaret salua les deux gardes du corps en faction. Celui de gauche lui ouvrit la porte. Il entra, suivi de sa femme, et s’arrêta un peu plus loin pour balayer l’assistance du regard. Dans le vaste et cossu salon haussmannien s’étendant devant lui, une quarantaine de personnes distinguées devisaient avec enthousiasme, coupe à la main. Presque autant de femmes que d’hommes, réunis par petits groupes. Les murs chargés de moulures anciennes étaient couverts de toiles de maîtres. Le riche mobilier avait été écarté pour laisser la place aux convives parmi lesquels se faufilaient une poignée de serveurs.
Alain Jaret s’avança et s’exclama, d’une voix à faire trembler les murs :
— Mes plus sincères félicitations, monsieur le président !
À quelques mètres, un homme se retourna, enjoué. Jean-Charles Andrieux venait d’être élu à la présidence de la République. Taille moyenne, silhouette élancée, incontestablement sportif, le sexagénaire avait les cheveux d’un brun si grossier qu’ils ne pouvaient être que colorés. Une rondelle de tapis marron plaquée sur le crâne. Son visage bronzé, fin et raffiné, était barré d’une paire de lunettes lui conférant un air intello bien marqué. Toujours très élégant, souvent emphatique, il donnait l’impression de s’écouter parler.
— Je te renvoie le compliment, Alain.
Jaret venait en effet d’obtenir le titre de président du conseil d’administration de KeOps.
— Faudra-t-il que je te vouvoie, désormais ? plaisanta ce dernier.
— Ce serait plutôt à moi de me mettre à genoux et de te baiser les souliers. Merci pour ce que tu as fait.
— Le président de la République, à mes pieds ! Voyez-vous ça !
Plusieurs invités éclatèrent de rire. D’autres s’approchèrent, attirés par le spectacle ; des banquiers, des chefs d’entreprises, quelques politiques. Tous attifés selon le même code vestimentaire, costume sombre et chemise blanche. Les plus fantasques avaient osé une cravate colorée.
Jaret s’approcha et lui souffla à l’oreille :
— Tu sais bien que je le referais cent fois s’il le fallait. A nous la belle vie, maintenant !
Andrieux lui retourna un sourire évocateur.
— Ah ! La plus belle ! Bonsoir Christine, je ne t’avais pas vue, dit-il en se penchant.
Alain s’écarta d’un air étonné. Sa femme, la cinquantaine élégante, blonde aux yeux noisette, lunettes carrées vissées sur le nez, se tenait en retrait, un peu perdue, engoncée dans un tailleur noir très strict.
— Bonsoir monsieur le président, répondit poliment Christine Jaret, en baissant la tête, telle une fillette intimidée.
— Christine, comment vas-tu ? Ton mari ne te délaisse pas trop, j’espère ?
Gênée, elle chercha ses mots, mais avant qu’elle ne commence à bafouiller, madame Andrieux s’approcha d’elle, lui fit la bise et la tira par le bras.
— Viens avec moi, laissons donc ces messieurs discuter de leurs petites affaires.
— Elle n’a pas à se plaindre, ne t’inquiète pas ! trancha Alain.
Andrieux entraîna Jaret à l’écart. Sur la terrasse, le président se retourna pour vérifier que personne ne capterait leur aparté, qu’il engagea par une messe basse :
— Ce que tu as investi en moi, c’est une graine que tu as semée et la récolte s’annonce bonne.
— J’espère, c’était le but.
— Mais il faudra aussi que je m’y retrouve. L’Élysée, c’est bien, mais je gagne à peu près vingt fois moins que toi.
— Oh ! Tu dois bien avoir quelques menues compensations, n’est-ce pas ? Les fonds secrets, les cadeaux des dictateurs…
— Du détail ! Bon, le résultat du nouvel appel d’offres du ministère de l’Intérieur va tomber cette semaine, j’ai réussi à le faire reculer jusqu’à mon élection. Soyez discrets sur les commissions, il ne faut pas se manquer.
— Tout est prêt, on passera par des contrats virtuels aux quatre coins de la planète et on rapatriera le magot en liquide, ou sur des comptes off-shore, on verra.
— Très bien.
Quelques secondes s’égrenèrent avant que Jaret ne reprenne la parole pour s’enquérir de l’identité du futur Premier ministre. « Guerminet ». À l’énoncé de ce nom, il écarquilla les yeux, éberlué, comme si un fantôme lui glissait sous le nez. Andrieux le rassura. Certes, le futur ex-ministre de l’Intérieur n’avait pas digéré la mise en examen de son directeur de cabinet suite aux imbroglios judiciaires du premier appel d’offres. Certes, il se complaisait à leur jeter des bâtons dans les roues dès qu’il le pouvait. Mais pour Andrieux, c’était bien à Matignon qu’il se révélerait le moins dangereux.
Un serveur s’approcha, Jaret empoigna une coupe, Andrieux refusa froidement. Le serveur s’éloigna.
— Il ne va pas arrêter de t’emmerder !
— Comme un Premier ministre mais pas comme un ennemi qui met un contrat sur ma tête. Moi à l’Elysée, lui à Matignon. Si je coule, il coule aussi et il le sait.
— Des Premiers ministres qui veulent prendre la place de leur président, ça s’est déjà vu. Tous les coups bas sont permis. Tu négocies et après ? Il essaiera de te planter !
— Je saurai le tenir et il n’aura pas de quoi se plaindre. Je l’aurai à l’œil, j’ai déjà retourné deux de ses lieutenants en sous-main.
Jaret était plongé dans ses pensées. Perplexe, il soupira :
— C’est ton choix.
Ils repartirent peu de temps après se mêler à la foule.
De leur côté, les femmes papotaient ardemment. Cheveux roux et bouclés, gencives proéminentes, Marie-Catherine Andrieux monopolisait l’attention. Dotée d’une faconde théâtrale incomparable, elle vérifiait en permanence du coin de l’œil l’effet de son discours sur ses spectatrices.
Arc-boutée sur elle-même, Christine Jaret n’était pas à l’aise. Elle n’avait pas encore ouvert la bouche, hormis les rares fois où elle avait pris l’initiative de déguster un petit four ou se désaltérer d’une goutte de champagne.
Descendante de la Maison d’Harcourt — famille de la plus haute noblesse française — aînée d’une fratrie de sept enfants, elle n’avait jamais eu son mot à dire, exécutant toujours les ordres à la lettre et sans rechigner. Elle s’était occupée de sa sœur et de ses cinq frères comme une mère, prenant souvent le pas sur la gouvernante. Elle les avait protégés, aussi.
Quand ses parents élevaient la voix, elle montait en première ligne, quitte à prendre des gifles pour les autres. C’était l’aînée, après tout, c’était normal. Sa mission. Et quand son père s’en prenait à sa mère — jamais très longtemps et jamais très violemment non plus, mais ô combien fréquemment — elle se chargeait d’isoler ses cadets pour leur épargner le pitoyable spectacle.
Christine montra dès le plus jeune âge les signes d’une timidité maladive, qui se transforma peu à peu en phobie sociale prononcée. Elle ne fit pas d’études. La mort dans l’âme, elle assista au départ de ses frères et sœur qui eurent tôt fait de quitter le giron familial, les uns après les autres. Elle, n’ayant d’autre choix que de rester, se retrouva isolée, avec comme seule compagnie ses deux parents, et la nuée de domestiques fourmillant en permanence dans la demeure. Sa vie sociale était inexistante.
Au cours d’une réception organisée par son père, Alain Jaret lui fut présenté. Il avait trente-huit ans, elle n’en avait que vingt-neuf. L’homme d’affaires en devenir tomba en extase devant cette précieuse jeune femme aux yeux saisissants. Il était déjà fiancé mais sa promise s’avérait trop indépendante et imprévisible à son goût. Surtout qu’il venait de planifier son avenir, et que, pour mener à bien son projet, une femme au foyer docile lui convenait davantage.
Christine y trouva son compte. Au premier abord, Alain lui était apparu sous les traits du prince charmant venu la délivrer de sa geôle dorée. Elle déchanta vite, mais préférait sans aucun doute la vie de femme asservie à celle de fille souffre-douleur. Elle engendra deux garçons, qu’elle éleva seule, son mari trop accaparé par ses affaires. Néanmoins, sa nouvelle vie de mère de famille lui ouvrit de nouvelles perspectives. Peu à peu, elle parvint à s’épanouir, chez elle, seule ou avec ses enfants, de même qu’en société. Elle s’investissait dans des associations de parents d’élèves et se rendait quotidiennement dans un club de fitness, pour garder la ligne, mais aussi et surtout pour faire de nouvelles connaissances, pour apprendre à engager et soutenir des conversations avec des inconnus. Elle commençait à prendre confiance en elle, en comité restreint, dans des environnements clos et maîtrisés.
Le point noir restait ses relations conjugales — rares, froides et quelquefois brutales — ainsi que les sorties contraintes où son carcan de petite fille avilie reprenait inexorablement le dessus sans qu’elle puisse rien y faire. Chaque éclat de voix qui fendait l’air la faisait tressaillir. Lorsqu’une discussion se rapprochait d’elle, des tremblements la submergeaient. Acculée, forcée de parler, elle le faisait, mal, en enfonçant la tête dans les épaules comme pour anticiper les effets des contradictions, des remontrances, voire des moqueries qu’elle attendait en réponse. Mais qui ne venaient pas, plus depuis qu’elle était mariée à un homme important.
— Hé, Christine, tu rêves ? Prends donc un autre verre, cela te fera le plus grand bien ! lança Marie-Catherine, déclenchant un rire général au sein de la troupe féminine.
Christine se sentit obligée de saisir la coupe que lui présentait le serveur.
Si l’homme réalisait la moitié de ses désirs,
il doublerait ses peines.
Benjamin Franklin
Mardi 9 mai.
Yohann retrouva son pote Marco dans un pub irlandais à quelques jets de pavés de la place de la Bastille. Ils y tuèrent le temps en sifflant trois pintes de bières. Cela faisait un mois qu’ils ne s’étaient pas vus. Ça donne soif.
Marco venait de terminer le tournage d’un film. Exténué, ses yeux noirs rougis par la fatigue papillonnaient par intermittence. Son visage métis, fin et allongé, encore étiré par un bouc irrégulier taillé en pointe, affichait toujours un large sourire, encadré par une épaisse toison de dreadlocks brunes aux reflets roux. Petit, maigre, il était vif et saccadé, plein de verve et d’enthousiasme. A l’opposé de Yohann, qui parlait peu et de façon laconique. Grand, lourd, très musclé, les cheveux châtains courts en pétard, nonchalant, le visage mat souvent figé, Yohann donnait l’impression de déshabiller ses interlocuteurs du regard, de ses yeux bleus d’une intimidante profondeur. Deux petites marques parallèles zébraient le haut de sa pommette gauche, sous l’angle externe de l’œil, à l’instar des scarifications ethniques de certaines tribus africaines.
Ils discutèrent pendant trois heures, de tout, de rien. Marco était à cran suite aux résultats de l’élection présidentielle dont le deuxième tour s’était tenu deux jours plus tôt, concluant une campagne électorale d’une violence mémorable. Il s’en voulait de ne pas avoir voté. Le tournage ayant été rallongé de deux semaines, il avait été pris de court. Pour la première fois depuis quinze ans, il avait même été contraint de déclarer forfait pour le défilé du 1er Mai. Une véritable catastrophe.
— 23 h ! clama Yohann.
— Pas une petite de plus ?
— Il y aura tout ce qu’il faut là-bas, t’inquiète.
Ils sortirent du bar et marchèrent cinq minutes sous un crachin piquant qui leur arracha quelques jurons fleuris. Arrivés à destination, Yohann sonna à l’interphone. Clic. La porte se déverrouilla. Ils montèrent au troisième et frappèrent. Sans réponse. À l’instant où Yohann ouvrit, un brouhaha sourd leur agressa les tympans. Les nombreux invités parlaient si fort qu’on peinait à discerner la musique. Yohann se fraya un chemin dans le couloir puis se retourna. Marco échangeait quelques mots avec deux jeunes filles. Au seuil du salon, Mickaël, Jeremy et Karine riaient à gorge déployée. Plusieurs faisceaux de lumières colorées brassaient l’air moite chargé d’un subtil mélange d’effluves de petits fours, d’alcool, de tabac et de sueur.
— C’est l’élection d’Andrieux qui vous met dans cet état ? lança Yohann à la cantonade.
— Ohhhh ! Yohaaaaannnn ! hurla Karine en se jetant à son cou.
— T’es encore vivant, toi ? blagua Jeremy.
Mickaël lui tapa sur l’épaule alors qu’il essayait de se dégager de Karine, indéniablement éméchée.
— Oui, oui, moi aussi ça va, dit Marco en mimant la vexation.
— Ça fait plaisir de vous revoir, les gars, ajouta Jeremy.
— Pfffouuu… ça fait combien de temps ? Quatre ans ? demanda Karine.
— Deux-trois ans, tenta Yohann.
— N’importe quoi ! C’était au mariage de Marion, il y a cinq ans ! s’esclaffa Marco.
En découla une discussion à bâtons rompus de laquelle jaillit la lumière : Marco avait vu juste. Le temps passe vite. Plusieurs autres convives se joignirent à la conversation, principalement des journalistes venus tancer les « traîtres ». Ils furent bien reçus.
Marco et Yohann avaient interrompu leur première année d’école de journalisme après quelques mois de torture. Le premier s’était dégoté un gagne-pain de serveur avant d’attaquer une formation d’ingénieur du son, tandis que Yohann se lançait dans l’informatique. La belle époque : à plus de soixante-dix de quotient intellectuel, on vous offrait un contrat à durée indéterminée les yeux fermés, et plutôt bien payé. Il ne connaissait rien à la programmation mais son premier employeur l’inscrivit à une formation de deux semaines, qu’il laissa tomber au bout de deux jours, préférant s’exercer dans son coin. Il fut licencié six mois plus tard pour abandon de poste, ayant bêtement oublié de poser ses congés avant de s’envoler à l’autre bout du monde. Son deuxième employeur le vira aussi, après quatre mois, pour incompatibilité d’humeur. Les deux contrats suivants, c’est lui qui les dénonça, pour d’obscures raisons. À chaque fois, il retombait sur ses pieds, ce qui n’aurait certainement pas été le cas s’il s’était cantonné au journalisme.
Au cours de la soirée, Yohann se retrouva seul face à un éditorialiste politique sévissant en radio.
— Tu penses quoi de l’élection d’Andrieux ? le questionna-t-il sans trop de conviction.
L’homme attendait visiblement cette question depuis le début de la soirée. Il se lança dans un ébrouement verbal d’une rare intensité, sur un ton trahissant un taux d’alcoolémie non négligeable. « La mafia a pris le pouvoir ! », « C’est la clique des Jaret, Bédier, Charcot et consorts qui l’ont fait élire ! », et patati et patata… Selon lui, l’affaire du marché truqué du ministère de l’Intérieur était un coup monté. « Fais-moi rire ! Il n’y a pas un seul marché public de cette envergure qui ne soit pas truqué ! ». Il est vrai que Guerminet venait d’annoncer sa candidature à la primaire et que ce scandale arrangeait bien du monde, y compris dans son propre camp. A commencer par le nouveau président, qui, une fois son rival écarté, se retrouvait seul en piste. Le journaliste continua sa diatribe : financement occulte, pression sur la presse, corruption… tout y passa.
Yohann était déconcerté. L’énergumène s’agitant frénétiquement devant lui était unanimement salué pour son professionnalisme sans faille. Il ferma les yeux pour se concentrer sur sa voix. Aucun doute, il s’agissait bien de celle qu’il entendait de temps à autre sur les ondes.
— Tu fais de la radio, pourquoi tu ne racontes pas tout ça à tes auditeurs ?
Le gars se redressa, peu stable sur ses jambes.
— En radio, on ne fait pas trop ce genre de truc, c’est compliqué, il faudrait enquêter plusieurs années. Et on est en permanence menacé de licenciement au moindre écart. Ce qui arriverait à coup sûr si j’évoquais ces affaires à l’antenne. Mais on reçoit beaucoup de politiques et… après les émissions, y en a qui balancent des infos croustillantes, en off.
Sur le coup de minuit, le brouhaha s’interrompit, laissant poindre un son reggae sur lequel Marco s’agita spontanément. Quelques timides applaudissements résonnèrent dans le couloir, deux-trois « bravo » retentirent. Puis les acclamations se firent plus nombreuses et plus sonores. À l’orée du salon, les visages s’illuminaient contagieusement. Mickaël et Jeremy, qui s’étaient précipités, tentèrent même de lancer une ola, sans succès. Au fil du temps, les bavardages reprirent, jusqu’à ce que la musique soit de nouveau tout à fait éclipsée.
Un petit bout de femme arborant un sourire gêné apparut dans le salon. D’une beauté rayonnante. Tout le monde se ruait autour d’elle pour la saluer, la féliciter. Jeremy lui apporta un plateau de verrines qu’elle refusa poliment. Marco lui proposa une coupe de champagne, à genoux, en signe d’allégeance. Elle accepta volontiers, une certaine émotion dans les yeux. Et passa la demi-heure suivante à répondre aux nombreuses sollicitations des convives. Appuyé contre la rambarde du balcon, battu par une brise vivifiante, Yohann observait la scène avec détachement.
Marion Bellegarde, quarante ans, venait tout juste d’entrer dans le cercle très fermé des journalistes de renom. La veille, la justice avait rendu son verdict : acquittée. Plusieurs grandes banques internationales l’avaient attaquée en diffamation après un article dévastateur les accusant de blanchiment d’argent sale au profit de potentats africains, de cartels colombiens et de vendeurs d’armes russes, ainsi que d’aide à l’évasion fiscale. Au cours du procès, Marion ne s’était pas contentée de se défendre sur sa bonne foi, elle avait également présenté ses preuves. Des preuves accablantes qu’elle avait su garder secrètes jusqu’à la veille de l’audience. Une fois celles-ci versées au dossier judiciaire, les banques tentèrent une marche arrière d’urgence mais il était trop tard. Et le procès contre Marion tourna au pugilat médiatique. Cela faisait vingt-quatre heures qu’un peu partout dans le monde, les valeurs bancaires se faisaient étriller en bourse. Le CAC 40 avait perdu cinq pour cent. Deux PDG de géants bancaires, britannique et américain, avaient été contraints de démissionner.
Marion impressionnait son monde, par son professionnalisme, par sa force de caractère, mais aussi par son étourdissante beauté d’un naturel désarmant. Vers 1 h du matin, les invités commençaient à se sauver. Yohann était toujours planté sur le balcon, qu’il n’avait quitté que pour un aller-retour éclair aux toilettes. Il discutait et buvait avec les fumeurs de passage. L’étouffante farandole d’admirateurs desserrant son emprise, Marion put de nouveau respirer. Elle échangea quelques paroles avec Marco, pour lui exprimer sa joie de le revoir après tant d’années, puis se rendit au buffet se servir un verre de vin et grignoter deux-trois amuse-gueules oubliés. Elle porta la main à sa poche, en tira un paquet de cigarettes neuf qu’elle ouvrit en se dirigeant vers le balcon. Leva la tête pour quémander du feu.
— Tu t’es remise à fumer ?! l’interpella sèchement Yohann.
Lui !! Marion en resta bouche bée, un frisson lui parcourut l’échine au ralenti. Leurs regards s’interpénétrèrent. Après quelques interminables secondes, Yohann sortit un briquet et le lui tendit en actionnant la molette. Un léger souffle de vent étouffa la flamme. Marion plaça ses mains autour des siennes en protection et aspira à plusieurs reprises. Un halo de fumée s’éleva. Elle haussa les yeux, d’un turquoise d’une grande pureté, inéluctablement aspirés par ceux de Yohann. Lui !?
— Ta mère t’a jamais appris à dire bonjour ? lança-t-il.
Marion sourit. C’est bien lui… Ses joues se poinçonnèrent de deux charmantes fossettes. Elle aspira une nouvelle bouffée.
— Salut, lâcha-t-elle vaguement, le regard perdu dans la rue. Tu m’as tellement manqué.
— Ça va ? demanda-t-il.
— Ça va. Et toi, surtout ?
Yohann eut un rictus de moquerie.
— Surtout ? (Marion haussa les épaules en se pinçant les lèvres.) Pas grand-chose n’a changé, de mon côté. Euh… C’est quand même un peu flippant : ça fait cinq ans qu’on ne s’est pas parlé et… rien n’a changé.
— Tu rigoles ! Deux tours du monde, des dizaines de sauts en parachute, de base jump, de wing machin-chose…
— Wingsuit. J’ai arrêté, l’interrompit Yohann. Elle m’a espionné ou quoi ?
— Ah ?
Il grimaça.
— Mon dernier saut, je l’ai fait en duo. Mon partenaire s’est crashé à dix mètres de moi. J’ai ouvert mon parachute pour la dernière fois.
— Désolée.
Il haussa les épaules. C’est la vie, semblait-il dire.
— Et toi, séparée ?
— Divorcée, même, depuis un mois.
— Félicitations !
— Merci.
— Comment va Mirza ?
— Mirza ? … Maya !
Marion se vexa. Yohann l’apaisa d’un sourire railleur.
— Maya la belle…
Ils se dévisagèrent. Marion semblait suspendue, écartelée par ses deux petites voix intérieures. La première lui criait de se jeter dans ses bras pour s’y blottir et s’y perdre, comme on s’abandonne sur un canapé moelleux après une journée harassante. L’autre, plus méfiante, lui intimait de garder ses distances.
— Tu dois être le premier de la soirée à ne pas me parler de mon procès, relança-t-elle de sa douce et chaleureuse voix enrobée d’un voile de velours.
— Déçue ?
Marion tourna la tête en direction du salon qui se vidait de plus en plus. Elle écrasa sa cigarette en lâchant un dernier ruban de fumée.
— Pas spécialement. Je te ramène ?
— Minute, papillon ! Ça fait moins d’une heure que tu es là.
Une cascade de souvenirs déferla dans la tête de Marion. « Papillon ». Combien de fois Yohann l’avait appelée ainsi ? Combien de fois s’en était-elle sentie rassurée ? « Papillon ». Un des seuls petits mots attentionnés qu’il avait pu lui adresser.
— C’est déjà beaucoup, je n’ai plus l’habitude.
— On comptait sortir ce soir, avec Marco.
— Ce soir ? Il est déjà 1 h du matin !
— L’heure où Paris s’éveille, ma vieille…
Marion le fixa, envieuse. Yohann s’amusait des blancs à répétitions. Après un temps, il réamorça le dialogue :
— Tu me ramènes, d’accord.
Lorsqu’il se décolla de la rambarde, un léger vertige éthylique le traversa.
— Tu habites toujours au Père-Lachaise ? demanda-t-elle alors qu’ils s’installaient dans la voiture.
— Non, j’ai revendu ma concession.
Marion éclata de rire.
— A Montreuil, reprit-il en la regardant, plongée dans une évidente tergiversation. Donc soit tu me déposes à la station de taxis de Répu, j’y passe une heure à faire la queue, dans le froid, sous la pluie. Soit on boit un dernier verre chez toi… et, éventuellement, on fait l’amour toute la nuit.
Marion s’empourpra. Tu ne comprendras décidément jamais comment fonctionnent les femmes, Yohann ! Elle prit une cigarette et l’alluma puis tendit le paquet à Yohann qui ne se fit pas prier.
— Tu as laissé tomber tes activités extrêmes, alors ?
Yohann opina du chef.
— Sauf les chouilles, les champis et l’informatique. Toi, par contre, tu t’y es mise, apparemment, fit-il en ramassant un journal posé à ses pieds.
La une affichait : « Marion Bellegarde contre les banques ». Avec comme sous-titre : « Une enquête à hauts risques ». Ils passèrent à proximité de la station de taxis. La voiture ralentit. Yohann leva un œil. La file d’attente, bien tassée, dépassait les vingt mètres de longueur, empiétant sur la chaussée. Quelques colibris d’allégresse prirent alors leur envol dans la poitrine de Marion. Elle accéléra, un sourire coquin aux coins des lèvres.
— Non, je ne peux pas te laisser poireauter comme ça toute la nuit.
Au petit matin, lorsque Yohann ouvrit les yeux, Marion était allongée à ses côtés, nue. Baignée d’une lueur blafarde filtrant par les volets entrouverts, elle dormait à poings fermés. Il la contempla. Sa chevelure brune ébouriffée lui cachant une partie du visage, il la releva, doucement, dévoilant des traits d’une pureté incomparable. Elle n’a pas changé, songea-t-il en admirant ses lèvres généreuses, son gracieux petit nez, ses sourcils parfaitement dessinés rehaussant des paupières en partie recouvertes de longs cils recourbés. Sa peau douce fleurait toujours ce subtil arôme de vanille.
Il lui effleura la joue de ses doigts, révélant un contraste de couleurs saisissant. La peau de Yohann était hâlée, presque métisse. Celle de Marion était blanche, de cette pâleur d’un corps qui ne s’est pas laissé caresser par le soleil depuis des années. Son épaule était chevauchée par une effrayante chauve-souris en plein vol, tandis qu’un papillon coloré virevoltait délicatement sous son sein. Ce dernier tatouage, Yohann ne le connaissait pas. Sûrement un ajout destiné à adoucir l’aigreur du premier.
Il se leva sans faire de bruit, se doucha à la vitesse de l’éclair et descendit acheter quelques viennoiseries. A son retour, au moment de mettre en route la cafetière, il hésita, la tête tournée vers le couloir desservant les deux chambres. Il s’y avança et alla coller son oreille à la porte du fond. Aucun bruit. Il l’entrouvrit. Au milieu d’une chambrette de princesse, dans son lit à barreaux, Maya dormait comme un ange, sur le dos, bras écartés et bouche ouverte. Yohann sourit. Ses yeux se mouillèrent. Il ferma la porte. Puis s’éclipsa.