Sécheresses, chaleur, CO₂, biodiversité : tout passe par le sol (vivant)  - Action environnementale Agriculture Bactéries Biodiversité Biologie Champignons Changement climatique Climat Eau Écologie Environnement Érosion Études Forêts Micro-organisme Microbes Nature Nitrates Plantes Pluie Recherche scientifique Science Sciences Sécheresse Sols Sols vivants
| 03/08/2026

Sécheresses, chaleur, CO₂, biodiversité : tout passe par le sol (vivant)

Image d’illustration © Conservatoire d'espaces naturels Rhône-Alpes | Capture vidéo

Et si on revenait aux bases ? Au moins 60% des espèces vivantes se trouvent sous nos pieds. Le potentiel de stockage de l’eau est des centaines de fois plus élevé dans les sols qu’en surface. Nos aliments et les deux tiers de notre eau potable viennent de la terre. Le sol climatise et humidifie l’atmosphère. Il stocke du carbone et pourrait annuler nos émissions de CO₂ si nous changions nos pratiques.

Et pourtant, on ne parle quasiment jamais du sol, ni dans les médias, ni ailleurs. Bizarre, car le sol est à l’origine de tout et la solution à une bonne partie de nos problèmes. Mais cela nécessiterait une petite réflexion. Trop dur ?

Le terme matière organique du sol (MO) désigne l’ensemble des constituants d’origine végétale, animale ou microbienne, vivants ou en décomposition, présents dans le sol. Elle représente généralement de 0,5 à 5% de sa masse, voire jusqu’à 12 à 15% dans certaines forêts très anciennes. Elle joue un rôle central dans la fertilité des sols et la régulation du climat. 

Une augmentation d’un point de MO dans un sol représente, pour un hectare :

  • 100m³ de stockage d’eau supplémentaires ;
  • 500kg de terre érodée en moins grâce à la réduction du ruissellement ;
  • 100 tonnes de CO₂ retirées de l’atmosphère ;
  • 5 tonnes de biomasse vivante supplémentaires ;
  • plusieurs centaines de kilos de nutriments naturels à libération lente, facilement assimilables par les plantes ;
  • une réduction de pollution des eaux par des dizaines de kilos de nitrates.

Ce n’est pas rien. Et la plupart de ces chiffres concernent uniquement les 30 premiers centimètres du sol (les plus riches en matière organique).

Qu’est-ce que le « sol vivant » ?

Ni intelligence artificielle, ni scientifique génial là-dessous : le sol vivant est une « invention » vieille de plusieurs centaines de millions d’années (le copyright est tombé), apparue lorsque les végétaux se sont installés sur les terres émergées. Tout commence par une graine, une spore ou une racine rampante, qui donne naissance à une plante ornée de feuilles utilisant le soleil et le carbone de l’air pour se développer grâce à la photosynthèse. Puis, pouf, c’est la syncope. Le végétal meurt, son enchevêtrement de matière organique tombe au sol et devient une nourriture de premier choix pour des miasmes invisibles : champignons et bactéries. Ceux-ci deviennent à leur tour, par leurs déjections ou leur corps (mort ou vivant) un savoureux grignotage pour d’autres niveaux de cette chaîne alimentaire que constitue la biodiversité. Et ainsi de suite, jusqu’aux collemboles, acariens, tardigrades et insectes à peine visibles, mais aussi aux carabes, arachnides, mollusques, larves d’insectes, cloportes, mille-pattes et vers de terre…

Ce monde souterrain, que nous ne regardons presque jamais, grouille de vie : plus d’un milliard d’organismes peuplent chaque gramme de sol. On y trouve principalement des bactéries (de cent mille à un million d’espèces différentes), mais aussi des champignons, des protozoaires, des vers microscopiques et de nombreux arthropodes. Les structures produites par cette vie souterraine (notamment les déjections et cadavres) offrent aux plantes un garde-manger particulièrement bien fourni et disponible 24/7. (inrae.fr)

Sol nu, sol foutu

Parlons maintenant d’« agriculture en sol vivant », inspirée de la nature (ça marche aussi pour les jardins et les potagers). Le principe de base est simple : maintenir un couvert végétal permanent. Konrad Schreiber le résume avec sa délicatesse légendaire : « Sol nu, sol foutu ». Chaque rayon de soleil qui atteint directement le sol le réchauffe, évaporant son eau et mettant sa biodiversité à rude épreuve. En été, un sol nu peut atteindre 50°C. Invivable. Un couvert végétal digne de ce nom peut réduire cette température de 10 à 20°C. C’est déjà moins létal pour notre foule souterraine et cela permet de préserver l’humidité, qui pourra être libérée progressivement en fonction des besoins. De plus, une fois mort, ce couvert nourrira la biodiversité du sol. D’où ce principe : « Nourrir la terre suffit, et la plante se débrouillera, t’inquiète ».

Le couvert végétal permanent a plusieurs conséquences directes :

  • semer sous couvert, c’est-à-dire passer avec un semoir alors que la culture précédente n’est pas encore récoltée ;
  • adapter les techniques de moisson : hauteur de coupe, enjambement, etc. ;
  • supprimer le travail du sol.

La plupart du temps, le couvert qui suit une culture de production est intermédiaire et n’est pas destiné à être récolté. Ces cultures, également appelées CIPAN (cultures intermédiaires pièges à nitrates) visent à structurer et à décompacter le sol, à fixer les nutriments pour éviter leur lessivage et à nourrir la vie microbienne grâce à leurs racines et à leur décomposition. En semis sous couvert, la nouvelle culture commence sa croissance avant que la précédente ne dépérisse : le sol ne reste jamais nu.

Le problème du labour

Concernant le labour, notre toujours aussi délicat Konrad résume la situation à sa façon : « Vous voyez ce qu’est un chat : ça fonctionne plutôt bien en général. Passez-le au mixeur et vous verrez qu’il fonctionnera moins bien » (à ne pas reproduire chez soi !). C’est un peu la même chose pour le labour : le soc découpe, broie, retourne et écrase le sol. La perte de matière organique du sol à chaque labour est importante, dont une grande partie est libérée sous forme de CO₂ .

La minéralisation provoquée par le labour constitue un bénéfice immédiat pour l’agriculteur, car elle libère des nutriments disponibles pour les plantes. Mais à long terme, elle appauvrit les sols. Des sols contenant seulement 1% de matière organique, comme on en voit de plus en plus, ne sont alors plus que des supports minéraux, inertes, dans lesquels « rien ne pousse.» (une des phrases les plus prononcées par les agris).

Ni une utopie, ni une solution simple

De nombreux agriculteurs pratiquent déjà ces méthodes, parfois sur plusieurs centaines d’hectares et depuis plusieurs dizaines d’années (20 millions d’hectares en Amérique du Sud depuis les années 80). L’agriculture régénérative (ou « de conservation ») se rapproche généralement des principes du sol vivant. Le ministère indique d’ailleurs que 47% des surfaces consacrées aux grandes cultures ne sont pas labourées. De même, un couvert végétal hivernal précède 61% des cultures de printemps. Les résultats peuvent être très bons : baisse des charges liées au travail du sol, réduction de l’usage des pesticides et rendements proches de ceux de l’agriculture conventionnelle, voire légèrement supérieurs. Mais ces résultats n’apparaissent souvent qu’au bout de cinq à dix ans.

La transition est délicate, surtout en agriculture biologique, où le labour reste la principale méthode de désherbage. Les sols se compactent. Il faut alors miser sur les cultures intermédiaires dont les racines peuvent buriner le sol et briser les agrégats compactés ainsi que les semelles de labour. Le choix des espèces à semer n’est pas simple. D’autres solutions existent comme l’injection de bactéries, ou l’application de paille et de bois raméal fragmenté lors du dernier labour accompagné de sous-solage.

Le projet « 4 pour 1000 » (agriculture.gouv.fr)

L’initiative « 4 pour 1000 » est un programme international lancé par la France lors de la COP21 en 2015. Elle vise à augmenter chaque année de 0,4% le stock de carbone présent dans les 30 premiers centimètres des sols mondiaux. Théoriquement, cette augmentation permettrait de compenser les émissions annuelles de CO₂ d’origine humaine. La belle affaire… On lance une brillante idée en l’air, puis on la contemple retomber lentement en attendant qu’elle se rétame. D’une part, atteindre 0,4% par an semble impossible dans le cadre d’une agriculture professionnelle, sauf à importer et à épandre des quantités considérables (et hors de prix) de matière organique. D’autre part, aucune aide d’État systématique n’a été mise en place pour accompagner les agriculteurs souhaitant modifier leurs pratiques – ni aide financière ni soutien technique – à l’exception de quelques initiatives locales. En Bretagne, par exemple, une aide prévoit 80 €/ha pendant les cinq premières années, puis 46 €/ha pendant les cinq suivantes.

Alors oui, pour lutter contre la sécheresse, le déclin de la biodiversité, l’érosion, l’appauvrissement des sols et le changement climatique, il faut restaurer nos sols, les ramener à la vie. Mais, comme toujours, il faut s’en donner les moyens. Et ce n’est clairement pas le cas.

Quelques chiffres

  • En France, 8% des sols sont artificialisés ou anthropisés (parkings, constructions, carrières, décharges, équipements sportifs), 45% sont agricoles et 48% naturels. Ne m’engueulez pas : je vois bien que le total est de 101%, mais ce sont les chiffres publiés, je n’y peux rien ^^. En métropole uniquement, les proportions sont de 9%, 52% et 39% (100% au total, ouf). (developpement-durable.gouv.fr)
  • Chaque année, le ruissellement entraîne en moyenne un perte de 1,5 tonne de terre par hectare. Cette érosion, accentuée par l’agriculture intensive, le surpâturage, la déforestation et l’imperméabilisation des sols, réduit la biodiversité et les rendements, dégrade la qualité de l’eau et provoque des coulées de boue.
  • Le sol, véritable puits de carbone, contribue à limiter le changement climatique. Son premier mètre contient 2 à 3 fois plus de carbone que l’atmosphère et 3 à 7 fois plus que la végétation. En France métropolitaine, il stocke 6,91 gigatonnes de carbone organique, dont plus de la moitié dans les 30 premiers centimètres.
  • Le plus grand être vivant connu est… un champignon. De son petit nom Armillaria ostoyae, il se trouve dans la forêt nationale de Malheur, en Oregon, aux États-Unis. Ce superorganisme couvre environ 960 hectares (9,6 km²) et sa biomasse est estimée entre 6 000 et 35 000 tonnes selon les sources. Son âge serait compris entre 2 400 et 8 650 ans.
  • Une plante injecte environ 20% du carbone qu’elle produit par photosynthèse dans le sol.

Une pensée pour Lucien Séguy, l’homme qui implanta l’agriculture en sol vivant sur 20 millions d’hectares en Amérique du Sud.

Cet article est publié sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0.
Exemple de crédit à insérer sous la republication (prêt à copier/coller) :
Article original publié sur Les mots ont un sens.
Auteur : Napakatbra / LMOUS.
Article sous licence Creative Commons CC BY‑ND 4.0.

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